Mozart et ses assassins

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Nous n’allons pas ajouter notre voix au concert de louanges et de fierté (tout à fait justifié) de nos compatriotes vietnamiens à propos d’un député américain d’origine vietnamienne qui a contribué au dernier succès parlementaire de M. Obama, d’un petit réfugié, enfant d’un officier de l’ancien Sud Viêt-Nam, qui retourne à l’âge de 39 ans dans son pays natal, revêtu de l’uniforme glorieux de chef d’escadre américain, et de cet autre ex-orphelin vietnamien devenu ministre de la Santé du gouvernement d’Angela Merkel à 36 ans.

L’Amérique a raison de mettre en avant ces immigrés et fils d’immigrés dans le but de montrer l’efficacité et la justesse de son système ; l’Allemagne, elle, a accepté dans son gouvernement un ex-orphelin venu de loin.
Il n’est pas de notre rôle de chanter les réussites des individus, même si certains cas méritent admiration et réjouissances. La place est déjà bien encombrée. Mais il est de notre travail de passer un peu de temps avec les victimes silencieuses de la dictature. Une goutte d’eau ? Tant pis, puisque la plus belle femme….

Justement, un ami qui nous veut du bien compare notre travail à celui de Sisyphe. Nous lui avons rétorqué que nos dictateurs ne sont que des dieux aux pieds d’argile, la répression qui sévit actuellement au Viêt-Nam étant le reflet des peurs de ses dirigeants. Les dernières condamnations, brutales et sévères, ne montrent, en définitive, que leur faiblesse (lire info p.4).

Mais ne soyons pas plus naïfs que ceux qui règlent leur courte vie aux dix mille ans de l’Empire communiste (« van van tuê ») : le régime bénéficie d’abord de l’importance croissante sur l’échiquier mondial du Grand frère chinois, et ensuite d’une amélioration de la vie quotidienne des citadins malgré une crise qui rend inaudibles les voix des consciences. Mais ce qui fait tenir réellement le régime, c’est l’expérience léniniste des dirigeants du Parti face à la rage et au courage des opposants.

Comment cela se fait-il qu’un régime aussi stable politiquement soit forcé de reculer dans ses retranchements, et doive avoir recours à des arrestations arbitraires, des pseudo procès, des condamnations bien lourdes contre des citoyens apparemment inexpérimentés?

De quoi ce régime a-t-il peur ?

Mais de ses enfants ! Ngô Quynh, étudiant de 25 ans, vient d’être condamné à 3 ans de prison ferme et 3 ans de résidence surveillée ; l’avocate Lê Thi Công Nhân, purge une peine de 3 ans de prison depuis plus de 2 ans ; Mlle Pham Thanh Nghiên, 32 ans et Nguyên Tiên Trung, jeune leader politique de 26 ans vont tous deux passer en procès incessamment. Me Nâm (Mère Nâm), blogueuse arrêtée pour quelques jours récemment et menacée de lourdes punitions, ne comprend toujours pas pourquoi on lui interdit d’écrire ses pensées sur son pays de façon pacifique.

Tous ces jeunes sont nés après 1975, date de la chute du Sud Viêt-Nam et de la mainmise du PCV sur tout le pays. Il ne leur vient donc pas à l’esprit de parler, en ce qui les concerne, de l’éducation bourgeoise, de capitalisme, de CIA, de revanche ; ils appartiennent à une jeune génération née avec l’air du temps, s’éduquant eux-mêmes (par Internet, probablement) et se formant dans la révolte et la lutte. Nous recevons dernièrement des poèmes, des articles de réflexion d’une qualité surprenante.

Partout, il y a des Mozart assassinés, mais dans certains pays, on en assassine plus que dans les autres, et de façon préméditée.

Bui Xuan Quang

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