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VIET NAM infos numéro 10 - 15 janvier 2002

La répression sur les Hauts Plateaux du Centre Vietnam après les troubles de février 2001

Jean Lefrançois

Quand la répression a-t-elle commencé sur les Hauts-Plateaux ?

Selon les témoins oculaires, le 2 février 2001, deux jours après le début de ce que l'on a appelé les troubles des Hauts-Plateaux, déjà décrits dans Vietnam infos (N° 5), ils étaient plus de 4 000 montagnards d'ethnies différentes à s'être rassemblés à Pleiku. Les manifestations se sont multipliées dans la semaine qui a suivi, et ont touché trois provinces. Comment des manifestations d'une telle ampleur ont-elles pu se produire dans des provinces aussi contrôlées que celles des Hauts- Plateaux du Centre-Vietnam? Un prêtre catholique travaillant aujourd'hui encore dans la région de Pleiku a rapporté que, dès le milieu de l'an 2000, peut-être même depuis l'année 1999, des militants appartenant aux communautés protestantes nouvelles avaient commencé à se manifester et essayaient de mobiliser les ethnies montagnardes autour de revendications portant sur les problèmes de terres et la persécution religieuse. Selon le prêtre, le pouvoir était depuis longtemps directement au courant de ces activités militantes et, bien avant les troubles, avait été alerté sur les risques de violences sur les Hauts-Plateaux. Beaucoup de gens sur place ont pensé que c'est la volonté de répression des autorités qui a provoqué le troubles de février 2001 et non point le contraire. Il est possible en effet, et ce ne serait pas la première fois, que les autorités aient laissé pourrir la situation pendant un an ou deux afin de mieux extirper le mouvement protestataire montagnard dans ses racines.

3 jours à peine après le début des événements, lors d'une réunion tenue dans la matinée du 5 février 2001 à Pleiku, où avaient été convoqués les responsables religieux de la région (bonzes, pasteurs et prêtres), la première question posée par ceux-ci au Président du Comité populaire provincial avait été : "... Le pouvoir savait ce qui allait se passer. Pourquoi n'avez-vous pas pris les mesures pour empêcher que de tels événements ne surviennent ?" La question n'a pas obtenu de réponse. La haut responsable politique s'est contenté de dire qu'il n'y aurait jamais plus d'autres manifestations. Ce qui signifiait que la répression commençait. Les premières mesures prises ont été classiques : arrestations dont on ne connaît pas le nombre, quadrillage militaire, intensification du contrôle administratif et idéologique jusqu'à l'intérieur des villages et des écoles, interdiction de la région à tout étranger pendant un certain temps, recrutement de 1300 nouvelles recrues parmi la jeunesse montagnarde. C'est du moins ce que l'on a appris officiellement. Mais une autre répression, une répression à plus long terme se mettait en place par le moyen des procès, par le renforcement du contrôle et de la persécution religieuse.

Des procès à huis-clos à partir du mois d'avril

La vraie répression se préparait dans l'ombre. Une information puisée dans l'Agence vietnamienne d'information et rapportée, le 18 avril, par plusieurs agences internationales rapportait une déclaration de Y Luyên Niec Dam, secrétaire de la section provinciale du parti communiste à Dak Lak, selon lequel onze personnes, accusées d'avoir fomenté les manifestations récentes, allaient être traduites devant le tribunal régional. Le responsable communiste local, qui se trouvait à Ha-Nôi à la veille du 9ème Congrès du Parti, précisait que les autorités locales comptaient prendre des mesures fermes à l'endroit de "ceux qui abusent de la foi protestante des habitants de l'endroit pour déformer la vérité et saboter la révolution". Plus tard au mois de juin, la presse officielle indiquait encore qu'une quarantaine de personnes allaient être prochainement traduites en justice devant le tribunal populaire de Gia Lai.

Ces annonces avaient été suivies d'un grand silence et il a fallu attendre la fin du mois de septembre pour apprendre que les procès projetés avaient effectivement eu lieu et que de nombreuses condamnations avaient été portées. Le 27 septembre, la presse officielle rapportait, sans plus ample information, qu'un procès qui n'avait pas été annoncé à l'avance s'était tenu la veille à Buôn Ma Thuôt. A son issue, des condamnations allant de 6 à 11 ans d'emprisonnement avaient été portées contre sept membres de la minorité ethnique Edé. Toutes avaient pour motif le sabotage de la sécurité nationale. Aucun journaliste étranger n'avait été témoin du procès. Les deux plus lourdes condamnations, 11 et 10 ans de prison, ont frappé deux militants du nom de Y Nuên Bya et à Y Rin Kpa. Selon le porte-parole du tribunal, ce procès de Buôn Ma Thuôt devait être le premier d'une série d'autres qui devaient se tenir à Dak Lak et dans les provinces voisines de Gia Lai et de Kontum. Le lendemain 28 septembre, une autre annonce officielle faisait état d'une autre série de sept condamnés à l'issue d'un procès de deux jours qui s'était achevé le jeudi 27 septembre à Pleiku dans la province de Gia Lai. Les militants montagnards condamnés appartenaient aux ethnies Edé et Banhar. Le dirigeant du groupe a été condamné à 12 ans de prison. Les autres ont écopé de peines allant de 6 à 11 ans de prison. Il a été précisé qu'au terme de leur emprisonnement, les accusés devraient encore purger de 3 à 5 ans de résidence surveillé. Enfin, selon une dépêche de l'agence de langue vietnamienne, Vietcatholic News, publiée le 8 novembre, de nouvelles condamnations ont été prononcées contre des militants montagnards. Un tribunal du district de Ayun Pa dans la province de Gia Lai aurait infligé des sentences de prison à cinq militants appartenant à des ethnies minoritaires pour avoir violé l'ordre public et avoir gardé des personnes en otage. Depuis, l'on entend plus parler de condamnations, ce qui ne signifie pas qu'elles ne sont plus prononcées.

La répression religieuse

C'est la persécution religieuse qui, pour une part, avait été à la source des troubles de février 2001. Lors de la manifestation du 1er février 2001 à Pleiku, on avait pu entendre le cri : "Liberté pour notre religion !". Loin de diminuer après les événements, elle n'a fait que s'accentuer. Un rapport publié par l'Alliance évangélique du Canada (1) et confirmé par un témoignage prononcé devant une commission parlementaire canadienne par le pasteur Yhin Nie (2) passe en revue les plus graves des atteintes à la liberté religieuse dans les principaux districts dans la province de Dak lak dont le chef-lieu est Buôn Ma Thuôt.

Dans le district de E-a Hleo, limitrophe du Cambodge, au nord de la province, les autorités du district et des communes incitent les cadres d'origine locale à considérer le christianisme évangélique comme un ennemi. Ces derniers sont chargés de forcer les chrétiens à abandonner leur foi et à revenir aux cultes ancestraux. Dans de nombreux villages énumérés dans le rapport est organisée une cérémonie appelée "cérémonie de repentance pour ceux qui suivent le christianisme Dega" (3). Elle consiste à absorber un mélange d'alcool et de sang de chèvre. Ceux qui refusent d'y participer sont menacés de prison ou de mauvais traitements. Effrayés par ces menaces, beaucoup de chrétiens auraient fui leurs villages et se seraient réfugiés dans la forêt. Dans le village de Buon Sup, du district voisin, les exactions des cadres contre les chrétiens du lieu ont poussé 41 habitants du village à s'échapper et personne ne sait aujourd'hui où ils sont. Dans plusieurs villages du district de Ban Dôn, également limitrophe du Cambodge à l'ouest de la province, des militaires et des cadres vivent en permanence dans les maisons de la population chrétienne dans le but de les forcer à abandonner le christianisme. Ils empêchent tous les rassemblements, interdisent les prières avant les repas ainsi que les prières du soir. Toutes les méthodes leur sont bonnes pour discréditer le christianisme.

Le rapport fait également état de directives antireligieuses diffusées par les autorités provinciales, demandant de disperser tous les rassemblements et activités religieuses impliquant un grand nombre de fidèles. Les dirigeants chrétiens de la ville de Buôn Ma Thuôt ont été invités au siège de la police où il leur a été dit que les rassemblements cultuels ne pouvaient plus avoir lieu. Ils ont alors demandé que cette directive soit couchée par écrit, car il n'avaient pas l'habitude d'obéir à des consignes orales. Les autorités ont alors mis un terme à la réunion. D'autres mesures provinciales touchent les proches parents de ceux qui se sont enfuis aux Etats-Unis. Ils n'ont le droit de sortir de leur village qu'avec une autorisation des autorités locales spécifiant leur destination et la durée de leur séjour. De tous récents rapports diffusés par Human Rights Watch Asia mentionnent l'arrestation de dizaines de montagnards protestants coupables d'avoir organisé des cérémonies et des réunions de prières pour les dernières fêtes de Noël.

L'exode vers le Cambodge

Il n'est pas étonnant que la répression sévissant dans ces provinces frontalières ait provoqué dès le lendemain des troubles de février un mouvement d'exode de montagnards du Viêt-Nam vers le Cambodge. Depuis il n'a fait que se poursuivre et s'amplifier. Selon une revue de Hongkong (4), au mois de décembre 2001, il étaient 805 dans deux camps de réfugiés respectivement situés dans les provinces de Mondolkiri et Rattanakiri. Les rapports de Human Rights Asia Watch de mi-janvier 2002 parlent d'un millier de réfugiés. Un certain nombre de familles ont obtenu l'asile aux Etats-Unis. Mais plusieurs centaines de demandeurs d'asile ont été refoulés vers le Viêt-Nam et remis aux mains des autorités. Le 28 décembre dernier, la police khmère a ramené 128 montagnards en territoire vietnamien. Depuis le 21 janvier 2002, une réunion tripartite comprenant le Cambodge, le Vietnam et le Haut commissariat aux réfugiés a entamé à Phnom Penh un débat sur un éventuel programme de rapatriement des montagnards réfugiés au Cambodge.

J.L.


(1) "Dimensions du Mouvement protestant au Vietnam, restrictions et violations de la liberté religieuse, 15 octobre 2001

(2) Il est daté du 24 octobre 2001

(3) Ce terme utilisé surtout en milieu protestant semble désigner les minorités ethniques des Hauts Plateaux

(4) Far Eastern Economic Review, le 13 décembre 2001