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VIET NAM infos numéro 11 - 15 mars 2002

Pourquoi le Parti communiste vietnamien a-t-il fait des concessions territoriales sans précédent à son puissant voisin chinois ?

Jean Lefrançois

Le 27 décembre 2001, à Mong Cai, était plantée la première borne de la nouvelle frontière entre le Vietnam et la Chine. Lorsqu'il a été davantage connu, le nouveau tracé frontalier, issu d'accords préalables entre les deux pays, a stupéfié une partie de l'intelligentsia vietnamienne aussi bien à l'intérieur du pays que dans la diaspora, indignée par les concessions territoriales faites par le Vietnam au puissant voisin du nord. La nouvelle a déclenché un torrent de protestations et de contestations qui, aujourd'hui encore continue de déferler à travers le réseau internet qui relie les Vietnamiens entre eux au-delà des frontières. Durant plusieurs millénaires, les habitants de cette nation appelée pays du Sud (Nuoc Nam, Dai Nam) avant de se nommer le Viêt Nam, surveillent la frontière du Nord avec une vigilance de tous les instants, craignant de perdre un pouce de leur territoire. La limite qui sépare le Vietnam de la Chine est, sans doute, la seule vraie frontière du pays - dans le langage quotidien, les Vietnamiens ne disent-ils pas qu'ils sortent (ra bac) lorsqu'ils se dirigent vers le nord alors qu'il rentrent lorsqu'il sont orientés vers le sud (vào nam). Au cours des siècles, le tracé de la frontière est sorti indemne de cinq invasions chinoises. Et c'est en la défendant que les diverses dynasties, depuis les Ly jusqu'aux Nguyên, ont acquis leur légitimité.

Symbolique de la stabilité et de l'importance de cette limite nord du pays était la fameuse Porte Ai Nam Quan (poste de douane du sud) qui s'est aussi appelée Porte de la Chine, ou plus récemment porte de l'Amitié. A quelque 17 kilomètres de Lang Son, elle marque l'extrémité nord du territoire depuis que sous le nom de Dai Vêt, en 972 de notre ère, le pays a repris son indépendance en se libérant de la domination chinoise. Les manuels scolaires et publicités touristiques disent même du Vietnam qu'il s'étend de la porte de Ai Nam Quan jusqu'à la pointe de Ca Mau au sud. Or voilà qu'aujourd'hui, depuis qu'ont été plantées les nouvelles bornes frontières, la fameuse Porte se trouve du côté chinois à plusieurs kilomètres de la nouvelle frontière disent certains, à plusieurs centaines de mètres selon les sources officielles. Pourtant tout le monde sait depuis longtemps que cette porte accompagnée d'une muraille de 370 mètres formait la frontière de Chine. Le vieux "Guide Madrolle de l'Indochine du Nord" (1) dit de cette Porte qu'elle "barre la frontière" et rapporte qu'au cours de la bataille de Dông Dan, qui a opposé les Français aux Chinois le 24 février 1885, les militaires français firent sauter ce monument et placèrent auprès de lui, une inscription en caractère chinois : "Ce ne sont pas les murailles de pierre qui protègent les frontières mais l'exécution des traités". Ironie du sort, ce sont aujourd'hui de nouveaux traités qui violent les anciennes frontières.

Deux traités dont le contenu reste inconnu

En leur temps, les accords sino-vietnamiens sur les frontières, certes, n'étaient pas passés inaperçus, mais ils n'avaient pas retenu l'attention. Le tracé des frontières terrestres et maritimes faisaient, depuis la réconciliation de la Chine et du Vietnam, l'objet de nombreuses et fréquentes négociations et la Chine tenait tant à leur aboutissement qu'elle avait montré plusieurs fois des signes d'impatience. Deux traités avaient bien été signés entre les deux pays frontaliers. Le premier, du 30 décembre 1999 à Hanoi, concernait la frontière terrestre. Il avait été adopté en avril par le Comité permanent de l'Assemblée nationale chinoise et le 9 juin 2000 par les députés vietnamiens. Le second signé le 25 décembre 2000 délimitait la frontière maritime entre les deux pays dans le golfe du Tonkin. La presse officielle, qu'elle soit chinoise, vietnamienne ou internationale, a bien signalé en son temps la signature de ces deux traités, mais jusqu'à présent, le contenu précis de ces deux traités est resté totalement mystérieux. A tel point, que certains se sont demandé s'il était bien vrai que l'Assemblée nationale leur avait donné son assentiment. En tout cas, la presse officielle n'a jamais fait allusion aux débats à ce sujet au sein de la Chambre des députés.

Les premières révélations sont venues du Parti communiste, lui-même

En raison de la discrétion officielle, il a fallu des fuites venant des plus hautes instances du Parti pour que l'affaire s'ébruite. Les premières révélations concernant le recul des frontières sino-vietnamiennes ont eu lieu à l'intérieur même du Parti, dès le mois de février 2001, plus d'un an après la signature des accords sino-vietnamiens de décembre 1999 portant sur la frontière terrestre et un mois après les seconds accords du 30 décembre 2000 concernant le territoire maritime. Le premier cri d'alarme intitulé "N'adoptez pas les accords frontaliers sino-vietnamiens !" a été lancé par un vieux militant communiste, Dô Viet Son. Cet homme de 78 ans, inscrit au Parti depuis 54 ans, avait appris par hasard de la bouche d'un haut dirigeant de Hai Phong quelques-unes des clauses des traités passés avec la Chine. En février 2001, Dô Viêt Son s'adressait au comité préparant le rapport politique pour le 11ème congrès. Que le Congrès du Parti, le gouvernement, l'Assemblée nationale se garde d'adopter les accords frontaliers de décembre 1999 et de décembre 2002 ! Ce serait une terrible erreur pour le Parti et le gouvernement, disait le vieux militant. Jamais aucune dynastie vietnamienne n'avait consenti à un pareil abandon et n'avait cédé un pouce de terrain à l'Empire du Nord. Cette première intervention fut quelques mois plus tard renouvelée à l'intention des députés pour les dissuader d'adopter les traités signés.

Au mois de novembre 2001, Lê Chi Quang, un dissident de longue date bien que jeune juriste de 33 ans, dans un espèce de pamphlet intitulé "Méfiez-vous des dynasties du nord" dénonçait la complicité des deux partis communistes vietnamien et chinois et s'indignait des concessions faites à la Chine par les deux derniers accords. Ce fut ensuite, le même mois, le tour de deux groupes comprenant respectivement 20 et 11 intellectuels. Ils demandèrent à leur tour à l'Assemblée nationale de ne pas adopter les accords en question.

Au total, à travers ces diverses interventions, tout était dit de ce que l'on peut connaître aujourd'hui du contenu des accords de 1999 et de 2000. Les protestataires étaient unanimes pour dire qu'ils avaient fait perdre au Vietnam entre 700 et 780 km² de superficie terrestre. D'ores et déjà, on savait que des lieux aussi célèbres que la porte de Ai Nam Quan dans la province de Lang Son ou encore la cascade dite de Tu Tong à Ban Gioc dans la province de Cao Bang se trouvent désormais en Chine. Lors des négociations qui ont précédé la conclusion du traité, 70 sites frontaliers étaient objets de litiges entre les deux parties sur le territoire de six provinces vietnamiennes. Selon des sources proches du Parti communiste, 36 d'entre eux seraient revenus à la Chine. La plupart sont des lieux élevés de grand intérêt stratégique. Le golfe de Tonkin aurait été divisé selon un pourcentage fixé, à savoir 53 % pour le Vietnam et 47 % pour la Chine. Or, la proportion fixée en 1885 lors des accords dit Patenôtre entre la Chine et la France était de 62 % pour la France et 38 % pour la Chine. S'il en est ainsi, le Vietnam a perdu près de 10 % de son territoire maritime en golfe du Tonkin.

Les premières réactions embarrassées du gouvernement

Du côté du Parti, assez rapidement dès l'apparition des premières protestations, à la fin du mois de janvier 2001, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Lê Công Phung, à deux reprises, dans la Revue du Parti communiste au mois de janvier 2001 et dans une interview accordée à une agence locale, VASC Orient, le 28 janvier 2001, s'est cru obligé de fournir des explications embarrassées sur les concessions faites à la Chine. Selon lui, les contestations frontalières entre les deux pays ne porteraient que sur 227 km2 de territoire terrestre. Une moitié aurait été attribuée à la Chine, l'autre moitié au Vietnam. Pour les sites, comme la porte de Ai Nam Quan ou la cascade de Ban Giôc, il a naïvement déclaré s'être beaucoup étonné de les entendre réclamer par la Chine. Mais la lecture des documents l'aurait convaincu de la légitimité de cette revendication. Il a également affirmé que les rectifications de frontières ont été faites en conformité avec les clauses des traités passés entre la France et la Chine en 1887 et 1895. D'autres déclarations ont été faites par le gouvernement vietnamien qui se sont contentées de justifier d'une façon générale les deux derniers traités sans en dévoiler davantage le contenu.

L'indignation générale

A la fin de l'année 2001, les divers rapports mentionnant la perte de territoire considérable subi par le Vietnam étaient confirmés. Le 27 décembre, en présence des officiels chinois et vietnamiens, la première nouvelle borne frontière a été plantée officiellement au Poste frontière de Mong Cai dans la province de Quang Ninh (2). Elle devait être la première de 1 500 nouvelles bornes à placer dans les trois ans à venir, qui dessineront la nouvelle configuration territoriale du Vietnam sur sa façade Nord. Combien le Vietnam a-t-il perdu de son territoire au profit de la Chine ? Personne, pour le moment, n'est en mesure de le dire. Mais le feu a été mis aux poudres. De tous les continents où depuis plus de vingt ans, la diaspora vietnamienne s'est installée, les protestations se sont élevées sommant le gouvernement de revenir sur son renoncement.

On ignore les raisons qui ont poussé les négociateurs vietnamiens à conclure un traité aussi désavantageux. Selon des informations recueillies auprès des Affaires étrangères vietnamiennes et de la Commission des frontières du gouvernement, c'est aux alentours de 1999, que les négociations sino-vietnamiennes sur les frontières qui avaient commencé en 1993, peu après la réconciliation des deux pays, ont changé de tournure. A cette date, le secrétaire général chinois a rencontré son homologue vietnamien, Lê Kha Phiêu, pour l'informer que les négociations avaient trop duré et qu'il convenait d'y mettre un terme. Les négociations sur les frontières terrestres devaient être signées avant la fin de 1999, tandis que celles concernant les frontières maritimes devraient être conclues avant la fin de l'année 2000. La partie vietnamienne aurait cédé à ces injonctions.

J.L.


(1)Paris, librairie Hachette, 1925

(2)AFP, 28 décembre 1998