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VIET NAM infos numéro 12 - 15 mai 2002

Les raisons de la révolte des paysans

Lâm Thanh Liêm

 

Au cours de ces quinze dernières années (1987-2002), les protestations des paysans contre le régime communiste vietnamien n'ont cessé de s'amplifier. Ces agitations populaires (avec la participation active des cadres du Parti, des officiers retraités, des blessés, des mutilés de guerre, des familles " liêt si " (dont le père ou la mère a sacrifié sa vie pour la cause de la " Révolution ") ont eu lieu à travers tout le pays :

- Elles ont été tantôt violentes et la répression (accompagnée d'arrestations et d'assignation à résidence des meneurs, des opposants au régime) a été sanglante, comme les manifestations en 1987-1988 dans le Sud-Vietnam, ainsi que dans le Nord où de graves incidents ont été commis (incendies, destruction des résidences, des édifices publics, séquestration des " potentats " locaux corrompus (juin-septembre 1997), etc..).
- Elles ont été tantôt pacifiques devant le siège du Comité central du Parti communiste vietnamien (PCV) et de l'Assemblée nationale à Hanôi ou à Hô Chi Minh-Ville (novembre 2000), etc..

Depuis cette date, la lutte paysanne se poursuit de plus belle, avec des manifestations quasi-permanentes dans la capitale et à Hô Chi Minh-Ville. Elle a fait tache d'huile et s'est étendue sur les hauts plateaux et les " moyennes régions " du Nord-Vietnam, où les minorités ethniques réclament la restitution de leurs terres ancestrales. Les révoltes de paysans contre les autorités de Hanôi ont été jusqu'à présent peu connues du monde extérieur, en raison de la censure des médias. Leurs griefs ont été multiples.

1.- D'abord, la lourde taxation agricole : Les charges et les impôts confondus sont effarants correspondant à 80-85% voire davantage de la récolte (le double du temps de la colonisation française et le quadruple de l'ancien régime de Saigon). La surtaxation agricole imposée aux paysans a été contraire à la décision N°10, prise par le Bureau politique fixant un barème déjà très élevé : 60% de la récolte pour la riziculture, et 70% pour les autres cultures. Ce barème a été largement dépassé, en raison des " impôts supplémentaires " créés et prélevés par les " potentats " locaux (taxe sur " l'usage d'hydraulique agricole ", taxe destinée à " nourrir les soldats ", etc..). L'administration locale a profité de cette opportunité pour en subtiliser une partie.

2.- Les paysans victimes de prêts privés aux taux usuraires (50 à 60% par an), de brimades, d'oppression et de corruption des " potentats " locaux : De sources officielles, sur 12 millions de foyers paysans, 70% manquent de vivres et de capitaux pour la campagne agricole. Faute de moyens financiers, l'Etat vietnamien n'est pas en mesure de satisfaire leur besoin en crédit. Bien plus, les agents ruraux, chargés de les renseigner, de les aider à remplir des formalités d'accès aux emprunts, etc.. font défaut. Par ailleurs, les interminables formalités, la bureaucratie tatillonne ont découragé les paysans. Leur accès au crédit a été un véritable parcours du combattant. Pour obtenir gain de cause, ils ont dû " offrir des pots de vin " aux cadres administratifs. Nombre d'entre eux se voient obligés d'emprunter à des créanciers privés aux taux usuraires (50 à 60% par an, pour les prêts à court terme). D'autres difficultés guettent les paysans. Détenant le quasi-monopole du commerce extérieur, les entreprises publiques d'import-export, associées aux responsables locaux et aux commerçants privés (chinois pour la plupart), ont fait pression sur les paysans forçant ces derniers à leur vendre le riz à vil prix. Des études, effectuées par l'Institut de recherches sur la politique agricole (avec le concours financier de la Banque Asiatique de Développement) en 1995-1996, et par l'Institut Agronomique du Sud-Vietnam en 2000, révèlent que le prix du riz n'a cessé de chuter inexorablement, de 1.800 dông en 1999 à 1.300 dông en 2000, bien en dessous du prix plancher fixé par l'Etat à 1.600 d/kilo (1 FF = 2.000 d), et de 200 à 300 dông de moins du prix de revient, ce qui s'est traduit par la faillite des millions de riziculteurs. D'autres producteurs ont été également victimes de ce même mécanisme commercial. Outre la surtaxation agricole (70% de la récolte), les " impôts supplémentaires ", les frais intermédiaires, etc.. alourdissent leurs charges d'exploitation, si bien que le prix de revient de leurs produits devient de plus en plus cher et peu compétitif sur les marchés (intérieur et extérieur). La surproduction et l'effondrement des prix des produits agricoles ont plongé les paysans dans un profond désarroi. Un kilo de café robusta par exemple ne coûtait que 4.400 dông en 2001 (alors que le prix de revient varie dans une fourchette de 7.000 à 10.000 d). Découragés, bon nombre d'entre eux ont arraché les caféiers, abattu les hévéas pour les vendre comme bois d'œuvre ou de chauffage. Ils se consacrent désormais aux cultures traditionnelles (au lieu de se livrer aux cultures spéculatives).

3.- Les paysans ruinés, abandonnés à leur sort :Faute de capitaux et d'infrastructures, support de l'économie de marché (peu de silos modernes, absence de succursales bancaires implantées en milieu rural, etc..), les aides financières accordées par l'Etat vietnamien aux paysans (en cas de crise agricole, d'intempéries ou d'autres catastrophes naturelles, etc..) ont été jusqu'à présent très limitées, voire inexistantes (à la différence de la Thaïlande, premier pays exportateur de riz du monde). En conséquence, les paysans sont abandonnés à eux-mêmes. En raison de mauvaises techniques de séchage et de stockage, le riz du Vietnam manque de qualité et est peu apprécié sur le marché international. C'est aussi pour la même raison qu'il perd chaque année 15 à 20% de sa production (5 à 6 millions de tonnes). Les paysans en font les frais.

4.- Les paysans du Sud spoliés de leurs terres depuis la réunification du Vietnam : A l'issue de deux phases de collectivisation forcée des terres en 1978-1979 et 1983-1985, les paysans du Sud-Vietnam ont été dépossédés de leurs rizières et contraints d'entrer dans le cercle coopératif. Chaque coopérateur est responsable d'une parcelle de rizières collectives, moyennant à l'Etat " une redevance annuelle d'usage des terres ". Cette politique vise à les transformer en quelque sorte en " fermiers de l'Etat " auquel ils sont liés par un " contrat " (de location des terres). Or, l'Etat et le Parti ne font qu'un. En conséquence, les terres sont devenues effectivement la propriété du PCV ou plus exactement du Bureau politique. Les exploitants s'y opposent énergiquement, souhaitent la disparition des coopératives, le retour au droit de propriété privée et au faire-valoir direct des terres. Pour les amadouer, Hanôi n'a cessé, depuis 1990, de chercher diverses solutions pour amender la loi foncière de 1986. L'Assemblée nationale a voté plusieurs lois d'amendement (en 1990, 1993 et 1999), accompagnées de décrets et de décisions d'application ne répondant pas aux vœux les plus chers des cultivateurs. Face à leurs revendications grandissantes, le Premier ministre Phan Van Khai a signé le décret N°17/ND-CP du 23-9-1999 reconnaissant " les droits d'usage des terres " (droit d'échange, de location, de sous-location, de succession, droits de gage, d'usage des terres comme capital d'investissement, etc..). Loin de satisfaire les revendications paysannes, ce décret a ouvert la voie vers l'accumulation des terres en faveur des classes dirigeantes (en majorité originaires du Nord-Vietnam).

Une nouvelle forme d'exploitation agricole a fait son apparition, que Hanôi désigne du nom de " l'économie de fermes " (traduit littéralement de " kinh tê trang trai "). Ainsi, depuis la décennie 1990, on assiste à un véritable " boom " des fermes, qui va de pair avec les migrations massives des Nord-Vietnamiens vers le Sud encouragées par Hanôi là où il y a des terres fertiles en friches, en particulier, vers les provinces frontalières khmero-vietnamiennes à l'extrême ouest du delta du Mékong, la région orientale et les hauts plateaux célèbres pour leurs fameuses terres rouges volcaniques très fertiles et propices aux cultures industrielles (thé, café, hévéas, arachides, etc..). L'extension abusive des fermes privées s'est faite aux dépens des populations autochtones, surtout des minorités ethniques refoulées vers d'autres régions isolées et peu accessibles. De sources occidentales (AFP et Reuter en février 2001), des milliers de " Thuong " (Montagnards), exaspérés par les exactions des planteurs " kinh " (Vietnamiens) ont manifesté aux chefs-lieux de province de Pleiku et Darlac, réclamant la restitution de leurs terres ancestrales occupées par plus de 5 millions de Nord-Vietnamiens, venus du delta du Fleuve rouge (chiffre officiel). Le développement des fermes s'est progressivement étendu vers les " moyennes régions " des provinces frontalières sino-vietnamiennes et laotiennes, où les mêmes conflits entre minorités ethniques et implantés nord-vietnamiens ont eu lieu à maintes reprises, durant la même année.

De sources du Ministère de l'Agriculture et du Développement rural, 113.000 fermes ont été dénombrées en 2001 pour une superficie totale de 300.000 ha. Une enquête, effectuée par le même Ministère, révèle que 70% des exploitants sont des paysans, et 30% des cadres, des fonctionnaires, des officiers (actifs ou retraités), etc.. dans les hauts plateaux. Pour les exploitations de 2 à 3 ha d'hévéas, les capitaux investis sont estimés à 300-500 millions de dông/ha (1US$ = 15.000d). Elles coûtent plusieurs milliards de dông pour les exploitations supérieures à 10ha (thé, café, etc..). Elles exigent de puissants moyens techniques, des embauches de techniciens, de salariés agricoles. Une question se pose : à qui appartiennent ces fermes modernes ? Or on sait que les salaires moyens mensuels des hauts fonctionnaires sont modestes (autour de 65 à 75 US$). Selon les cadres en stage ou en mission en France, elles appartiendraient " en majorité aux membres de la nomenklatura ou à leurs proches, la plupart de ces derniers n'étant que leurs prête-noms ". multimillionnaires en dollars, que les " Saigonnais " désignent avec un certain mépris du nom de " capitalistes rouges ". De toute évidence, leur immense fortune est liée à la corruption, aux malversations, à la contrebande, au trafic de drogue et autres affaires douteuses Affectés au Sud, où ils exercent des fonctions-clés, et profitent de leurs larges relations pour obtenir des concessions gratuites de terres en friches, qu'ils transforment en fermes. Qualifiées naguère " d'exploitations de type capitaliste, incompatibles avec le socialisme ", les fermes modernes (quelques dizaines à quelques centaines d'ha) ont été officiellement reconnues ( fin-décembre 1997), puis confirmées par une décision prise par le Bureau politique (décembre 1998), en vertu de laquelle " l'Etat reconnaît et encourage les différents types d'exploitations ". Les exploitants sont autorisés à embaucher les travailleurs, sans aucune restriction de leur effectif, et le gouvernement se porte garant de leur fortune, de leurs capitaux investis, sans nationalisation, ni confiscation par des mesures administratives ". La création de " l'économie de fermes " donnent l'opportunité aux " capitalistes rouges " de blanchir leur argent sale. Les réformes récentes de l'économie rurale vietnamienne ont donc créé de nouvelles classes sociales :

Les " bourgeois terriens " (possédant de quelques dizaines à quelques centaines d'ha de fermes), les moyens (3 ha et plus) et les petits exploitants (1 à 3 ha) ont fait leur apparition dans tout le pays, en particulier dans les hauts plateaux, les plaines côtières du Centre-Vietnam, la région orientale et l'Ouest du delta du Mékong. Presque tous sont venus du Nord-Vietnam. Ils ont remplacé les propriétaires terriens d'antan du Sud.

Les masses de la paysannerie pauvres : Issues d'anciens fermiers misérables, plus de 1.300.000 paysans ont accédé à la petite propriété d'un lopin de rizières (1 à 3 ha) ou de vergers (3 à 5 ha), grâce aux deux réformes agraires de l'ancien régime de Saigon (sans prendre en compte plusieurs dizaines de milliers d'autres propriétaires terriens du temps de la colonisation française). Quoique leurs conditions de vie soient sans cesse améliorées, ils ont été en majorité sympathisants ou alliés fidèles de la " Révolution ", durant 30 ans de guerre de " libération "(1945-1954). Grâce à leur ferme soutien (en ressources financières et humaines inépuisables), Hanôi a réussi à mener à bien la lutte acharnée contre le régime de Saigon jusqu'à la victoire totale. Aux yeux des paysans du Sud, il a été considéré comme " leur libérateur ", le " défenseur des pauvres, des opprimés ".

Mais depuis la réunification du Vietnam, ces mêmes paysans sont déçus du communisme vietna-mien, après en avoir tant rêvé et l'avoir souhaité. La société socialiste ne correspond pas à ce qu'ils avaient cru et imaginé. Bien plus, devenus autrefois petits propriétaires terriens, ils s'étaient attachés à leurs rizières, où leur famille entière, de père en fils, s'était donnée beaucoup de peine pour les rendre productives. Ils s'y sont accrochés, même en pleine période de guerre à outrance (1965-1971) au risque de leur vie. Compagnons de combats d'hier, ils ont été accusés d'être "des éléments réactionnaires, anti-socialistes ", s'ils refusaient de renoncer " volontairement " à leur droit " sacré " de propriétaires terriens, comme le demande le marxisme-léninisme. Le décret N°17/ND-CP de 1999 leur a accordé seulement " le droit d'usage des terres " coopératives, celles-ci, appartenant toujours à l'Etat, sont soumises à son contrôle strict. La collectivisation forcée des terres des années 1978-1979 et 1983-1985 les a tous dépossédés de leurs rizières. Représentant près de 80% de la population vietnamienne, les masses de la paysannerie étaient devenues de simples coopérateurs (comme leurs collègues du Nord-Vietnam). Ecrasés d'impôts, ils travaillent plus durement, mais gagnent moins. La " Révolution ", au lieu d'améliorer leur niveau de vie, les a appauvris ! Las de travailler comme " fermiers de l'Etat " pour un salaire de misère (sans parler du totalitarisme, de la féodalité, de la corruption, des inégalités et des injustices sociales choquantes), les paysans (du Sud comme du Nord) ont fini par se révolter contre le régime communiste de Hanôi, qui les a trompés. Une révolte qui a revêtu les diverses formes selon les régions et les ethnies./.

Lâm Thanh Liêm