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VIET NAM infos numéro 17 - 15 mars 2003


LES CRIMES DES REFORMES AGRAIRES 1953-1956 

Nguyên Minh Cân (*}

Ce dont je veux vous parler, ce sont ces années de terreur qui n'ont pas d'équivalent dans notre histoire: les Réformes agraires qui ont commencé en 1953, et qui se sont terminées en 1956. Mais l'écho de ce drame atroce nous hante encore, comme le sort effroyable d'innombrables honnêtes citoyens. Il est de notre devoir de ne pas oublier, par respect pour les victimes innocentes. Il est de notre responsabilité d'en parler, car les dictateurs qui règnent encore au Viêt-Nam sont en train d'utiliser tous les moyens pour déformer l'Histoire, pour effacer toutes les traces de leurs crimes.

Début 1951, Hô Chi Minh rencontrait Staline et Mao Ze Dong à Moscou. Ces deux leaders du communisme international reprochaient à Hô de n'être pas assez révolutionnaire, estimaient que Hô devait pousser l'énergie révolutionnaire des paysans. Rentré au pays, Hô Chi Minh préparait, en secret, avec le Comité central permanent du Parti (appelé à cette époque Parti des Travailleurs du Viet-Nam) pendant deux ans, ces Réformes agraires. Leur préparation, à tous les niveaux : pensée théorique, politique, réalisation pratique. D'après la distribution des rôles de Staline, la Chine devait aider le Viêt-Nam dans la réalisation de cette tâche meurtrière. Hô Chi Minh a ainsi invité des conseillers chinois à venir au Viêt-Nam. Le conseiller général étant Luo Guibo, ambassadeur de Chine à Ha Nôi. Wei Guoquing dirigeait le conseil militaire, le conseil concernant les Réformes agraires proprement dites était dirigé par Qiao Xiaoguang. Il faut signaler qu'il existait une multitude d'autres conseils, rectification théorique, sécurité, organisation, propagande…En 1952, le Bureau politique et le Comité central organisaient la rénovation de la pensée politique dans le Parti et la "rénovation militaire". Le Comité central pour les Réformes agraires était ainsi créé dont le chef était Truong Chinh, secrétaire général du Parti. Hoang Quôc Viêt et Lê Van Luong, membres du Bureau étaient adjoints, le membre permanent était Hô Viêt Thang, membre du Comité central. En dessous du Comité central des Réformes agraires, il y avait des compagnies pour les Réformes agraires, puis venaient des groupes pour les Réformes agraires. Toute une armée puissante et disciplinée pour détruire la féodalité.

Cette nouvelle armée avait le plein pouvoir et, aveuglée par ce pouvoir, elle ne reculait devant aucune considération de justice et d'humanité. 1952, année d'essai avant le lancement officiel des Réformes agraires. La première victime, condamnée et immédiatement exécutée fut Madame Nguyên Thi Nam. Cette femme, dans les années de clandestinité du Parti, protégeait ses dirigeants, Truong Chinh, Hoang Quoc Viet, Lê Duc Tho, Pham Van Dông, Lê Thanh Nghi, Lê Gian,… en les cachant, les nourrissant, bravant tous les dangers et ce sont ces mêmes personnes qui ont signé son arrêt de mort.

Fin janvier 1953, au quatrième plénum du Comité central du Parti, Hô Chi Minh lit le rapport concernant le lancement des Réformes agraires.
Début mars 1953, le gouvernement s'est réuni pour légaliser la décision du Comité central concernant les Réformes agraires.

12 avril 1953, le gouvernement de la République démocratique du Viêt-Nam signe trois décrets : 
1/ décret sur la politique des Réformes agraires (confiscation et distribution des terres aux paysans); 2/ décret sur la création des tribunaux populaires dans des endroits visés par les Réformes; 3/ décret sur les condamnations des propriétaires des endroits où se réaliseront les Réformes.

1 juin 1953, Nhân Dân, l'organe du Parti, publie le programme des Réformes agraires 
14 novembre 1953, cinquième plénum du Comité central du Parti, Ho Chi Minh y déclare qu'il faut "lancer le peuple dans la réalisation des Réformes agraires".

1 au 4 décembre 1953, troisième session de l'Assemblée nationale, le Président Hô Chi Minh lit le rapport "les problèmes qui se présentent et les objectifs des Réformes agraires" puis il établit un décret "Réformes agraires" ratifié immédiatement par l'Assemblée.

Les vagues de Réformes agraires ont commencé par les 47 communes de la province de Thai Nguyên et les 6 communes de la province de Thanh Hoa, puis elles gagnaient tout le Nord. Les paysans des hauts plateaux étaient épargnés, à cause du mécontentement et des réactions violentes des paysans de Quynh Luu, Phat Diêm. D'ailleurs, les habitants des régions frontalières risquaient de s'enfuir vers la Chine ou vers le Laos. De même pour les communes proches de la frontière avec le Sud.
Septembre 1956, le 10e plénum du Comité central fit le bilan des Réformes agraires. Le poids du 20e Congrès du Parti communiste soviétique qui dénonçait les crimes de Staline, celui du mécontentement de la population et des cadres ont obligé le Comité central à reconnaître les erreurs graves dans la réalisation des Réformes agraires. Truong Chinh qui était secrétaire général perdait son poste mais restait dans le Bureau politique, Hoang Quôc Viêt et Lê Van Luong perdaient leur poste au Bureau politique, Ho Viêt Thang perdait sa place au Comité central. Hô Chi Minh cumulait la fonction de président et de secrétaire général, Lê Duân prenait le poste de secrétaire du Comité central.

29.10.1956, grand meeting au Théâtre du peuple à Ha Nôi, le général Vo Nguyên Giap reconnaissait officiellement les graves erreurs des Réformes agraires. Certains ont écrit que le meeting avait eu lieu au stade Hang Bay et que le Président Hô avait pleuré devant la population. En fait, Hô Chi Minh a préféré laisser au général Giap la lourde tâche de s'excuser devant le peuple.

En dehors du pays, il existe quelques ouvrages parlant des Réformes agraires. L'ouvrage de M. Hoang Van Chi "Du colonialisme au communisme" (en anglais, paru en 1964) fut le premier livre sérieux sur le sujet en question. Après avoir été obligé de reconnaître ses erreurs dans les Réformes agraires, le Bureau politique donnait l'ordre verbal qu'il était absolument interdit d'aborder les Réformes agraires. Ha Minh Tuân fut la première personne à toucher au tabou. Il a frôlé très légèrement le sujet interdit dans son roman Vào doi (entrer dans la vie), Nguyên Chi Thanh a immédiatement crié " la mentalité des propriétaires terriens ressort sa tête" et Ha Minh Tuân a chèrement payé son erreur. 

Les auteurs des Réformes agraires ont commis, selon moi, les quatre crimes suivants :

1/ Le crime d'avoir tué des innocents. C'est un crime contre l'humanité. Des paysans qui ont contribué à la lutte anticolonialiste, qui ont fourni la preuve de leur capacité d'efforts et de travail sont brutalement dénoncés comme propriétaires terriens, de paysans riches et même d'exploiteurs criminels. Des cadres, à la campagne, qui ont contribué à la résistance étaient appelés réactionnaires, espions, traîtres. Beaucoup ont été tués de façon barbare. Même des paysans "moyens" ont été classés "propriétaires terriens" pour que le chiffre de 5% de propriétaires terriens soit atteint ! Ce chiffre absurde de 5% est la cause de beaucoup de dénonciations calomnieuses.
Un ami qui travaille actuellement à l'Institut des sciences raconte cette histoire dramatique. Son groupe inspectait pour les Réformes un village très pauvre de Thai Binh. Ils s'inquiétaient de ne pas trouver assez de propriétaires terriens ni assez d'exploiteurs pour tuer. Alors ils ont pris un éleveur de canards. Cela a satisfait tout le village. Les éleveurs de canards sont très impopulaires dans les villages. "Les petits canards volent le riz des paysans, exactement comme les propriétaires terriens"!
Jusqu'à maintenant, personne ne peut certifier le nombre des victimes innocentes. En 1956, j'ai eu l'occasion de le demander au général Giap. Il a répondu 20 000. Je n'ai pas osé aller plus loin, sachant que je touchais là le sujet interdit par le Parti. 

2/ Le crime d'avoir détruit la belle tradition millénaire de la nation : la tradition de paix, de solidarité construite depuis plus de mille ans par le paysan vietnamien a été détruite en quelques années par les Réformes agraires. Tous ceux qui vivaient à la campagne avant les Réformes agraires pouvaient ressentir cette atmosphère de solidarité, d'entraide. Le Parti a classé les paysans en très pauvres, pauvres, moyens (des moyens faibles, ordinaires, durs), riches (des riches ordinaires, des riches "presque propriétaires"), des propriétaires terriens (des propriétaires résistants et patriotes, des propriétaires ordinaires, des propriétaires exploiteurs, des propriétaires réactionnaires). Ce classement apparemment scientifique était en réalité très subjectif dans sa pratique. Quand on n'aimait pas quelqu'un, on le poussait vers la classe supérieure ! Tout le monde dénonçait. Ceux qui ne dénonçaient pas étaient considérés comme peu déterminés à suivre les Réformes agraires. Alors, pour sauver sa peau, on dénonçait, dénonçait...
Plus tard, lorsque le Parti demandait de réparer les erreurs, les règlements de compte devenaient très violents.


3/Le crime contre les règles morales de la nation. Les groupes des Réformes agraires n'avaient reculé devant aucun moyen pour atteindre leur but. L'enfant dénonçait les parents, le gendre, la bru dénonçaient les beaux-parents, la femme dénonçait le mari, frères et sœurs se dénonçaient, l'élève dénonçait le maître, la personne qui avait reçu des bienfaits dénonçait son bienfaiteur. Il existait des cas où les parents encourageaient leurs enfants à les dénoncer pour sauver leur peau! A l'exécution d'un "coupable", toutes les personnes proches, les parents, même les enfants, devaient être présents.

4/ Le crime de destruction de la tradition culturelle et spirituelle de la nation. Les terres qui appartenaient aux églises, aux monastères, aux pagodes étaient confisquées. Conséquences : les églises, monastères, pagodes ne pouvaient plus gérer la vie des religieux, gérer les orphelinats, écoles. On a dû sauver des statues de bouddhas en les enterrant. Beaucoup de ces statues furent abîmées. Un certain nombre ont pu réintégrer les pagodes pendant les années 80. Les mots "bonté", "humanité" étaient bannis pendant longtemps du vocabulaire. Parler de "bonté" pouvait être pris comme une manifestation de résistance !

L'héritage culturel est gravement endommagé par les Réformes agraires : des temples, des stèles qui étaient des vestiges culturels ont été détruits. Le Parti tient à garder secrets tous ces faits. Mais nous pouvons citer quelques exemples. M. Nguyên Mai (1876-1954) était un descendant de la 14e génération de la famille des Nguyên de M. Nguyên Tiên Diên (le poète Nguyên Du, auteur de KIM VAN KIEU, patrimoine culturel national, 1765-1820) qui appartenait à la 11e génération, et appelait ce dernier oncle. Au début de 1954, à l'âge de 78 ans, il fut dénoncé comme propriétaire puis "promu" au rang de riche exploiteur féodal parce qu'il était reçu au concours d'agrégation d'Etat (tiên si) en 1904 à l'âge de 28 ans. Bien qu'il n'ait accepté aucune fonction à laquelle il avait droit dans l'ancien régime, il a dû subir des procès publics trois nuits consécutives, puis il était condamné à 15 ans de bagne à Ha Tinh. Il n'avait pas pu survivre aux conditions extrêmes du bagne et décédait l'année même. Ce qui est encore une grande perte pour toute la nation, c'est qu'on avait détruit tous les temples de la famille de Nguyên Tiên Diên (Nguyên Du), on a ainsi détruit la maison familiale qui contenait des écrits du plus grand poète du Viêt-Nam.

Même si cela s'est passé il y a 50 ans, nous devons continuer à parler de ce drame terrible du Viêt-Nam, car le Parti communiste vietnamien cherche à réécrire l'histoire, donne l'ordre à des écrivains et "historiens" soumis au régime de déformer les faits pour déculpabiliser Hô Chi Minh et le Parti à propos des Réformes agraires et d'autres graves erreurs. Il faut dire qu'avant 1950, Hô et le Parti n'avaient pas évoqué les Réformes agraires. Donc ces Réformes étaient les conséquences des pressions de Staline et de Mao, mais Hô Chi Minh et le Parti y ont cru de tout coeur et ont réalisé concrètement les Réformes. En 1950, pendant la réunion des cadres du Parti dans le maquis du Nord, pour préparer le IIe Congrès du Parti qui avait lieu l'année suivante, Hô Chi Minh a bien déclaré devant nous : "Mes chers amis, quelqu'un d'autre peut se tromper mais pas le camarade Staline, pas le camarade Mao Ze Dong!" Au IIe Congrès du Parti qui a eu lieu au mois de mars 1951, Hô Chi Minh a répété exactement la même chose. Hô Chi Minh était bien le responsable numéro un des Réformes agraires. Truong Chinh, secrétaire général du Parti, était le second responsable de cette tragédie.

Des proches du pouvoir lançaient régulièrement des idées selon lesquelles Hô Chi Minh n'était pas d'accord pour la réalisation des Réformes agraires, pour l'exécution de Madame Nguyên Thi Nam. Tout cela n'est que duperie, pour protéger ce qu'on appelle "la pensée Hô Chi Minh", bouée de sauvetage du régime. Hoang Tung, ancien rédacteur en chef de l'organe du Parti, le journal Nhân Dân, est le modèle même de ce genre de personnage.

N'oublions surtout pas : les Réformes agraires ne sont pas la première ni la dernière tragédie causée par le Parti communiste et dont notre peuple est la victime. Juste après les Réformes agraires, il y avait le procès Nhân Van - Giai Phâm, le procès des révisionnistes contre le Parti, …le décret 49/NQ/TVQH du bureau permanent de l'Assemblée, signé par Truong Chinh, qui envoyait des centaines de milliers de citoyens innocents en prison, le Têt Mâu Thân à Huê…Aujourd'hui, les actes criminels prennent une forme plus subtile mais leur nature ne change pas.

Un des crimes les plus récents est la condamnation de Lê Chi Quang, un homme d'à peine un peu plus de trente ans, qui a osé appeler les dirigeants communistes à prendre garde à l'Empire du Nord. Les multiples faits nous font conclure que les dictateurs communistes vietnamiens ne respectent pas l'homme, ne respectent pas la vie ni la liberté de l'homme, ne respectent pas la loi. Ils ne respectent que leur pouvoir. 

Extraits du texte original en vietnamien de Nguyên Minh Cân (*) traduits par Hoang Tân
(*}75 ans,ancien cadre du Parti, Nguyen Minh Can est refugie politique et vit a Moscou depuis 1964.