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VIET NAM infos numéro 18 - 15 mai 2003


Puisqu'on nous parle encore de 
Hô Chi Minh 

Bui Tin (*)



Pendant 24 ans, de 1945 à 1969, année de sa mort, Hô Chi Minh fut le maître du Nord Vietnam communiste (République démocratique du Vietnam, puis, République socialiste du Vietnam) ainsi que le chef incontesté du Parti communiste vietnamien. Il a naturellement laissé une empreinte profonde dans la société. Positivement ou négativement.


La plus grande et la plus évidente réussite de Hô Chi Minh fut le retour à l'indépendance du pays, la fin de la domination des fascistes japonais, la victoire sur le système colonial français puis sur le régime issu des impérialistes français. Il est tout aussi évident qu'on peut discuter sur les aspects négatifs de cette réussite : Hô Chi Minh s'appuyait de plus en plus, à partir de 1945, sur les deux géants du bloc communiste, la Chine et l'URSS et de ce fait, il a fait intégrer le Vietnam dans le camp socialiste dirigé par l'Internationale communiste, contre le camp démocratique.


A mon avis, le grand vide dans le raisonnement politique de Hô Chi Minh est son point faible : une fois l'indépendance retrouvée, quel devrait être le modèle de société à adopter ? Quels seraient les principes de base de l'administration ? Dans l'ensemble des douze ouvrages volumineux de ses œuvres complètes, la plupart des notions politiques, telles que : société civile, élections libres, débat parlementaire, débat et lutte électorale, système juridique, justice équitable basée sur des lois établies, droits de la personne dans la société, droits de la propriété reconnue sur le plan social comme sur le plan légal, la non-violation de la personne physique, des propriétés privées, etc. sont regrettablement absentes. 


En d'autres termes, dans la pensée politique de Hô Chi Minh, les notions de Liberté et de Démocratie, bien qu'elles aient été souvent abordées, n'ont jamais eu de consistance ou de signification réelle comme on pourrait s'y attendre. Ces lacunes expliquent parfaitement les limites du développement de la politique au Vietnam, les carences de la société voire même, dans une certaine mesure, les drames subis par le peuple pendant toute cette longue période.

La société vietnamienne sous Hô n'était plus une société féodale ou colonisée. Il n'y avait plus de gouverneurs, de vice-rois, de notables tyranniques, pourtant elle était complètement embrigadée, enrégimentée. L'esprit collectif prédominait et laissait peu ou pas de place pour le développement des talents et initiatives individuelles. La société devenait complètement fermée. Les gens ne pouvaient pas avoir de téléphones privés, n'avaient pratiquement pas le droit d'envoyer du courrier à l'étranger, personne n'avait le droit de discuter avec des ressortissants étrangers. On avait seulement la possibilité d'exalter les bienfaits des dirigeants, du Parti et de l'Etat.. L'écriture devait servir à exalter le socialisme d'Etat. A la moindre incartade ou déviation, il y avait immédiatement des rappels à l'ordre, des censures, des condamnations et même des emprisonnements sans pour cela qu'il y ait de jugement par un tribunal quelconque.

La société sous Hô était devenue dans certains domaines bien pire que la société imposée par le gouvernement colonial français dans laquelle certains journaux privés pouvaient encore être diffusés, les jugements des tribunaux étaient basés sur le principe des lois et non sur des directives des gouvernants, il y avait le corps des avocats, une université de droit.

Le Nord du pays avait bénéficié d'une longue période de paix et de stabilité, donc des conditions favorables, pour qu'un système de gouvernement progressiste et basé sur les principes de droit et de démocratie puisse se mettre en place, permettant au pays de se hisser au même niveau que celui de la plupart des autres pays. La guerre était donc une mauvaise excuse.

Il faut être vietnamien, avoir vécu et subi ce dur régime pour sentir ce manque d’air libre, ce vide que le fameux biographe de Ho Chi Minh , William J. Duiker avec son œuvre colossale de 696 pages intitulée « Hô Chi Minh » sortie en l’an 2000 (éditée par Hyperion), si perspicace soit-il, ne peut entrevoir .


Hô Chi Minh était parfaitement au courant des drames qu'ont vécus des personnalités comme le professeur Nguyên Manh Tuong, docteur ès-lettres et en droit, rentré de France, nommé Recteur à l'Université de Hanoi, membre du Présidium du Front de la Patrie, puis destitué de toutes fonctions et titres, interdit d'enseigner même en cours particuliers et cela uniquement à cause des critiques sincères qu'il a portées à l'encontre du Parti pour ses erreurs commises lors des Réformes agraires. Cet homme brillant et patriote a été amené à vendre au kilo les livres de sa précieuse bibliothèque personnelle. Le philosophe Trân Duc Thao, qui a dialogué d'égal à égal avec Jean-Paul Sartre lorsqu'il était à Paris, a connu le même sort que Nguyên Manh Tuong parce qu'il ne voulait pas se soumettre au régime. Trente artistes et écrivains ont été condamnés aux travaux forcés parce qu'ils ont réclamé la liberté de création dans le cadre du mouvement Nhân Van Giai Phâm. Plus de vingt hommes politiques (dont quatre étaient membres du Comité central du Parti), des généraux, des colonels, des écrivains, des journalistes, ont été condamnés dans la campagne de répression contre les "traîtres révisionnistes". Et aussi, le cas de M. Vu Dinh Huynh, secrétaire particulier de Hô Chi Minh, qui a été arrêté et emprisonné pendant huit ans sans jugement, dans le cadre de la campagne contre le révisionnisme. Mme Pham Thi Tê, la femme de M. Vu Dinh Huynh, également cadre du Parti, a envoyé plusieurs lettres à Hô Chi Minh, le suppliant d'intervenir en faveur de son plus proche et fidèle collaborateur et qui était victime d'une injustice flagrante. Silence total de Hô Chi Minh. Hô Chi Minh n'a pas levé non plus le petit doigt pour sauver de l'exécution Mme Nguyên Thi Nam qui, dans les années difficiles, a protégé des vétérans du Parti, qui avait deux fils qui combattaient dans l'Armée populaire et qui était accusée à tort par des conseillers chinois de "propriétaire foncière traître et criminelle" dans le cadre des Réformes agraires.


Rien d'étrange donc quand l'Institut national des Etudes politiques de Hanoi, aujourd'hui encore, explique la célèbre phrase de Hô Chi Minh "Rien n'est plus précieux que l'Indépendance et la Liberté" en prétendant que dans la tradition de l'Asie (?!), le mot liberté veut dire liberté collective d'un peuple, d'un pays ; le mot liberté de Hô n'a pas du tout le sens de la liberté individuelle qui n'est qu'un concept occidental ! 


En ce début de millénaire, la société vietnamienne est encore largement marquée par l'empreinte de Hô Chi Minh, un héritage que les dirigeants actuels s'efforcent d'entretenir pour enfermer le pays dans un système arriéré de parti unique, de doctrine unique, de modèle de société unique. L'ouverture économique est là pour sauver le régime du désastre, mais elle est réglementée, contrôlée, et l’intégration au monde reste hésitante. 


Hô Chi Minh était né au 19e siècle. De 1911 à 1923, il pensait que s'il arrivait à résoudre le problème de l'indépendance pour le pays, tous les autres problèmes trouveraient facilement des solutions. De 1923 à 1943, Hô Chi Minh était tombé en admiration devant Staline et Mao Ze Dong. Rien d’étrange que le système de gouvernement à Hanoi soit calqué sur celui de Moscou et de Pékin ! Notons bien, en janvier 1951, lors du 2ème Congrès du Parti communiste, que Hô a affirmé :"Je vous garantis que ces deux vénérables leaders ne pourraient jamais commettre d' erreurs". Mais ce culte de la personnalité de Lénine, de Staline et de Mao n'était pas le monopole de "Hô le lumineux". A une certaine époque, vers le milieu du dernier siècle, ce culte n'était-il pas partagé par bon nombre d'intellectuels à travers le monde ? Il faut désormais considérer que c'est de l'histoire ancienne.


Que notre jeune et vaillante génération se réveille ! De toute façon, Hô Chi Minh et sa pensée ne peuvent plus nous guider. Tournons-nous vers l'avenir. C’est à nous de régler nous-mêmes nos problèmes brûlants! La tâche est immense. L'espoir aussi./.


Bui Tin. (avril-mai, 2003)

(*) dissident vivant à Paris