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VIET NAM infos numéro 19 - 15 juiullet  2003


PCV - Eglise bouddhique unifìée du Viêt-Nam en actualité

Jean Lefrançois



Il fut un temps où tous les discours des dirigeants communistes vietnamiens exposant la politique religieuse de leur Parti commençaient par "truoc sau nhu môt", à savoir "avant et après c'est toujours la même chose". Les relations du Parti et de l'Etat avec les croyants, fixées une fois pour toutes n'étaient pas destinées à changer. Certes les inflexions, les évolutions subtiles ou brutales n'ont pas manqué au cours de ces dernières années. Les fondements philosophiques marxistes-léninistes des débuts ont même été en grosse partie abandonnés en chemin. Mais d'une façon générale, la plupart des observateurs, qu'ils soient favorables au régime ou non, s'accordent pour souligner le caractère fixiste et rétrograde de la politique du communisme vietnamien à l'égard de la religion. La plus récente des centaines de résolutions, décrets, arrêtés et ordonnances sur le sujet, la résolution du Comité central publiée à l'issue du 7ème plenum qui s'est tenu à Hanoi du 13 au 21 janvier dernier ne fait pas exception à la règle. Le culte y est réglementé, le clergé contrôlé en chacune de ses activités, même les quêtes sont soumises à des règles minutieuses. Depuis toujours, le Parti et l'Etat vietnamien s'appliquent à un contrôle minutieux des activités, des états d'âme, des spiritualités de leurs citoyens.

Un événement inaccoutumé

Or, le 2 avril dernier, pour la première fois, le principe "Truoc sau nhu môt" semble avoir été mis en défaut. Ce jour-là, l'organe du Parti communiste vietnamien, le Nhân Dân, présentait en sa première page, l'image la plus insolite qui soit. A l'endroit où d'habitude n'apparaissent que des personnalités du bureau politique, on pouvait voir, en grande conversation avec le premier ministre Phan Van Khai, à côté d'un immense bouquet de fleurs, le vénérable Thich Huyên Quang, patriarche du Bouddhisme unifié, qui depuis 1975, plus particulièrement depuis 1981 (), refuse avec obstination et ténacité, la main mise du gouvernement sur les affaires intérieures de la religion majoritaire au Vietnam. Selon la version de l'entretien rapportée par les porte-parole du Bouddhisme unifié, de curieux propos auraient été tenus par le chef du gouvernement vietnamien. Le patriarche ayant rappelé au premier ministre, la répression systématique de son Eglise, la confiscation de toutes ses oeuvres éducatives et caritatives, son propre exil sans jugement depuis 21 ans, le premier ministre a répondu en admettant que le Parti communiste avait de nombreux défauts et avait commis de nombreuses erreurs dont certaines, comme l'exil du patriarche ont été attribuées à des décisions irrationnelles prises au niveau local et ne correspondant pas à la politique de l'Etat. Pour conclure, il a demandé au religieux de faire preuve de miséricorde bouddhiste à l'égard des dirigeants communistes vietnamiens. Il est vrai que d'autres propos étaient moins affables, par exemple, lorsque Phan Van Khai laissait entendre que la seule Eglise bouddhiste reconnue était l'Eglise bouddhiste du Vietnam", église patronnée directement par le Front patriotique du Vietnam. 

En tout cas, pour le moment, la rencontre du 2 avril fait figure d'événement hors normes, un virage peut-être mais non achevé, auquel il est impossible de donner une interprétation quelconque. Si, dans les jours qui ont suivi la rencontre, une certaine liberté de déplacement a été donnée au patriarche qui a pu se déplacer à Huê et à Hô Chi Minh-Ville où il a rencontré ses confrères, aucune atténuation n'a été apportée à l'isolement de son second, le vénérable Thich Quang Dô, enfermé dans sa propre cellule monastique au monastère de Thanh Minh Thiên à Hô Chi Minh-Ville. Beaucoup espéraient que sa libération aurait lieu, le 1er juin, date effective où aurait dû s'achever sa peine. Or, le 6 juin, un porte-parole officiel a informé la presse que le vénérable Thich Quang Dô purgerait le reste de ses deux ans de résidence surveillée, peine à laquelle il a été condamné le 1er juin 2001, jusqu'au mois de septembre prochain. A cette date, il jouirait de l'amnistie présidentielle proclamée le 2 septembre de chaque année. Ainsi donc la rencontre du 2 avril n'a pas en elle-même une signification claire. Pour délivrer cet événement de l'ambiguité qui l'entoure peut-être est-il bon de le situer dans l'histoire qui l'a précédé.

L'histoire d'un divorce

Enraciné dans une tradition qui a touché le Vietnam dès la fin du deuxième siècle de l'ère chrétienne, venant de l'Inde et de la Chine, ce n'est cependant qu'en 1964 que le bouddhisme prit la forme et la structure du bouddhisme unifié, à l'issue d'un congrès qui se tint à Saigon du 21 décembre 1963 au 3 janvier 1964. C'est donc à une communauté hiérarchisée et, d'une certaine façon, unie que va se heurter le nouveau pouvoir communiste lorsqu'il s'installera au sud en 1975 et cherchera dès lors à prendre le contrôle de la plus ancienne et la plus nombreuse religion du pays. Pagodes, établissements caritatifs, écoles confisquées, interventions dans la vie intérieure de l'église, les ingérences furent telles que dès le mois de novembre 1975, douze religieux et religieuses de la pagode Duoc Su dans la province de Cân Tho s'immolaient par le feu pour protester contre l'oppression exercée sur la communauté par les autorités locales.

Dès ces premières années, se manifestèrent les deux figures emblématiques de la résistance du bouddhisme à la volonté d'assimilation des autorités de l'heure, les vénérables Thich Huyên Quang et Thich quang Dô. Le 17 mars 1977, le premier, alors vice président du Comité exécutif adressait une lettre au premier ministre Pham Van dông décrivant, dans toute son étendue, la répression religieuse qui s'était exercée sur la religion durant les deux premières années ayant suivi la "libération communiste". Quelques jours auparavant, le 3 mars 1977, le vénérable Thich Quang Dô avait envoyé une lettre aux religieux et religieuses bouddhistes, leur confiant son inquiétude devant l'étendue de la répression religieuse et leur demandait d'être prêts à se sacrifier pour la liberté religieuse. Les conséquences de cette prise de position ne se firent pas attendre. Le 6 avril 1977, après avoir cerné la pagode An Quang, haut lieu du bouddhisme unifié, les forces de police arrêtèrent six dirigeants de l'Eglise bouddhique unifiée du Vietnam parmi lesquels Thich Quang Dô et Thich Huyên Quang. L'année suivante, en avril 1978, le vénérable Thich Thiên Minh, un autre dirigeant bouddhiste très connu était arrêté et mourait en prison quelques mois plus tard, dans des circonstances mystérieuses. Le procès qui suivit en décembre 1978 , faute de charges probantes, vit la libération ou la condamnation à des peines de prison avec sursis des dirigeants bouddhistes.

La fondation d'une église d'Etat

Dès avant la libération des dirigeants bouddhistes, le pouvoir politique avait entamé un processus qui devait aboutir le 4 novembre 1981 au "congrès pour l'unification du bouddhisme vietnamien". A l'issue des 4 jours de réunion, fut fondée par les 160 délégués l'"Eglise bouddhique du Vietnam", définie dans la charte fondatrice comme "la seule organisation bouddhique représentative du bouddhisme vietnamien pour toutes ses relations dans le pays ou à l'étranger". En réalité cette nouvelle Eglise était devenue semblable à toutes les autres organisations fondées par les autorités révolutionnaires pour apporter leur soutien à la politique communiste du jour. Ces associations peuvent aussi bien regrouper des paysans, des femmes, des minorités ethniques que des fidèles de diverses religions. Elles sont placées sous le contrôle direct du Front patriotique qui, lui, est placé sous la direction du Bureau politique du Parti communiste.

Dès lors, les deux anciens dirigeants ne pouvaient qu'être arrachés à la vie publique. Une "mesure administrative" les exilant l'un et l'autre fut prise par la municipalité de Hô Chi Minh-Ville. Thich Huyên Quang était relégué dans la province du Quang Ngai au Centre-Vietnam, et Thich Quang Dô, conduit au Nord-Vietnam dans sa province natale de Thai Binh, à Vu Doai où sa mère vint le rejoindre pour y mourir en 1985. La répression ne s'arrêta pas là. En 1984, 12 religieux et religieuses, presque tous des intellectuels, étaient arrêtés par la police dans la pagode de Gia Lam et l'université de Van Hanh. Parmi eux, il y avait Thich Tuê Sy, érudit de grande réputation, Thich Nu Tri Hai, traductrice bien connue, Thich Tri Siêu, ancien professeur d'histoire et enfin Thich Nguyen Giac, professeur à l'école bouddhique de Gia Lam (libéré en 1988). Tous étaient liés au vénérable Thich Tri Thu qui mourra le 2 avril suivant, après un interrogatoire policier. Les condamnations qui furent prononcées contre les religieux, à l'issue d'un procès qui eut lieu quatre ans plus tard, en septembre 88, furent excessivement lourdes. Deux d'entre eux, Thich Tuê Sy et Thich Tri Siêu étaient condamnés à mort. Les autres inculpés étaient condamnés à des peines de 4 à 15 ans de prison. 

1992 - La renaissance du bouddhisme unifié

A l'issue de ce procès, on aurait pu penser que le bouddhisme unifié, décapité de ses principaux dirigeants, était définitivement supplanté par la nouvelle organisation religieuse mise en place par le pouvoir. Ce fut l'impression que l'on eut pendant quelques années. Mais l'organisation des funérailles du vénérable Thich Dôn Hâu, bonze principal de la très célèbre pagode de Thiên Mu (ou Linh Mu) à Huê, le plus haut dignitaire du Bouddhisme vietnamien, décédé le 23 avril 1992, marqua le début d'un mouvement de protestation contre l'emprise de l'Etat sur le bouddhisme, mouvement qui n'a cessé de se manifester au cours de ces dernières années. A cette occasion, le vénérable Thich Huyên Quang, avait réussi à quitter le lieu de son exil au Centre-Vietnam pour participer aux obsèques. On apprenait alors que le testament spirituel du défunt avait désigné le vénérable Thich Huyên Quang comme son successeur. Dès lors, le religieux va entamer une longue lutte sans répit pour le rétablissement officiel du Bouddhisme unifié. De retour dans sa résidence surveillée dont il devait changer en décembre 1994, il n' a cessé de diffuser dans le monde entier des dizaines de lettres ouvertes , de messages aux fidèles bouddhistes, autant de protestations contre la répression exercée contre son Eglise.

C'est vers la même époque que l'adjoint du patriarche, le vénérable Thich Quang Dô fit sa réapparition sur la scène publique. En mars 1992, il est, de sa propre initiative, de retour à Saigon. En janvier 1995, suite à un écrit de 44 pages envoyé au secrétaire général en août 1994 et à une tentative d'assistance aux victimes des inondations, non autorisée par l'Etat, il est à nouveau arrêté. Jugé le 15 août 1995 avec cinq autres religieux, il est condamné à nouveau à cinq ans de prison. En septembre 1998, il revient à Saigon, où tous ses déplacements sont étroitement surveillés. A la suite d'un appel lancé par lui en faveur de la démocratie, il est de nouveau placé en résidence surveillée dans son propre monastère de Thanh Minh Thiên à Hô Chi Minh-Ville le 1er juin 2001. 


Les deux hommes ont mené tout au long des dernières années une lutte de tous les instants qu'il serait trop long de décrire ici dans le détail. Dans leur résistance, ils ont été accompagnés par de nombreux religieux et laïcs dont certains appartiennent officiellement à l'Eglise patronnée par l'Etat. Face à leur lutte, que signifie le geste du 2 avril dernier : un vrai tournant, un recul du pouvoir ou plus vraisemblablement une ruse pour garder le statu quo : truoc sau nhu môt. Il nous faudra attendre encore quelques jours pour le savoir.

J.L.