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VIET NAM infos numéro 20 - 15 septembre 2003


Prescience

Trân Huy Quang (*)




Hinh est le troisième enfant d'une famille paysanne qui, sans être dans le besoin, n'était cependant pas très fortunée. Son père avait obtenu des diplômes et avait été mandarin. Mais son humeur inégale et sa cupidité avaient écarté de lui la faveur de ses supérieurs. Il avait dû abandonner sa carrière. Un temps, il avait enseigné à la capitale; à une autre époque, il s'était fait préparateur de médecines traditionnelles dans une région montagneuse reculée. 

De sa famille et du tempérament propre à la région où il a vu le jour, Hinh a hérité de tous les traits de caractère indispensables à ceux qui nourrissent une ambition politique: la ruse, l'amour de l'intrigue, une dissimulation jamais prise en défaut et une forme d'esprit telle qu'aucun des jeunes gens de son âge n'ose se lier d'amitié avec lui. Il a l'esprit vif, de la volonté et retient tout ce qu'il apprend. A vingt ans, il compose des poèmes en caractères chinois et peut lire Rousseau et Montesquieu dans le texte. Mais les études ont fini par l'ennuyer : il ne nourrit en lui-même qu'un seul désir, partir à l'étranger. L'étude de la sagesse ne supporte pas les raccourcis et la carrière culturelle lui paraît une perspective beaucoup trop incertaine et lointaine. Par ailleurs, ce n'est que faute d'autres moyens et lorsque les forces viennent à manquer que l'on peut se résigner à faire une carrière littéraire.

Ainsi, Hinh ressemble à quelqu'un qui aurait avalé une massue de combat avec ses pointes: douloureux, grimaçant, impatient et fébrile, il est à peine assis qu'il veut déjà être debout ; couché, il ne songe qu'à se lever. Il a le front plissé, l'oeil perdu dans le lointain et on pourrait croire qu'il est tombé amoureux de quelque jeune demoiselle.

Mais Hinh est loin d'être stupide. Jamais il ne dépensera son énergie et ses forces dans des aventures féminines. Il ne voit là que niaiseries. Quelle sorte de mérite y a-t-il à conquérir dix coeurs de femmes alors que pour conquérir l'unique coeur de l'humanité, il faut franchir l'océan! Hinh tourne son regard suppliant vers le ciel, dans l'espoir d'y entrevoir l'ombre d'un navire, en quête d'un prodige, dans l'attente d'un signe du monde du bien, d'une indication venant du paradis, qu'il puisse enfin ramener auprès des vivants.

A longueur de journées, tendu comme un fil par son désir de devenir un homme aux vastes desseins, il aspire ardemment à cette minute où, agenouillé aux pieds de l'Etre Très Saint, il dira: "O Toi, Toi la source de lumière, guide nous ... Les êtres vivants soupirent dans l'espoir de te rencontrer".

Comme en réponse à ses supplications, par une nuit de tempête et d'orage, où ciel et terre semblent tourmentés par les souffrances de l'enfantement, Hinh se voit transporté au neuvième ciel pour y rencontrer l'Esprit Sacré.

Il voit d'abord une bougie avec une douce flamme qui projette un cône de lumière. Puis, celui-ci devient une brillante auréole d'où s'écartent des rayons en lignes brisées. Finalement, au centre du cercle de lumière, apparaît le visage gracieux d'une jeune fille blonde.

- Très vénérée ... laisse échapper Hinh dans sa confusion

- Mais non! réplique la jeune fille avec un sourire bon enfant Je ne suis que la messagère du fondateur de la Voie. Ta requête est-elle d'une si grande urgence? Le fondateur a beaucoup à faire car la propagation de la Voie n'en est encore qu'à son début.

- Très vénérée, je suis un habitant du royaume du labeur et des ténèbres ...

- N'en dis pas plus, jeune homme. Les habitants du royaume du labeur aspirent après la lumière et la propagation de la Voie s'en trouvera grandement facilitée. Tiens, prends ceci; si tu te conformes à cet écrit sacré, tu trouveras la vérité.

Après avoir remis à Hinh le précieux écrit, la messagère disparaît peu à peu. Bientôt, au milieu de l'auréole de lumière, il ne reste qu'un point qui finalement s'évanouit dans l'espace. Les deux mains tenant l'écrit à la hauteur de son front, Hinh est toujours à genoux, cérémonieusement, il le porte à ces lèvres, l'embrasse, l'ouvre en tremblant et en entame la lecture:

"Va-t-en vers le Sud; tu suivras une route bordée d'un côté par des arbres et de l'autre par de l'eau. Au bout de cette route, se trouve une buvette où l'on sert de la bière avec de la viande de chien ; ne jette pas les yeux sur ce lieu de plaisirs mais avance très lentement. Si, le long du chemin, quelqu'un te demande: "Tu viens?" Tu n'iras pas. C'est aussi un travailleur et non pas un démon tentateur, mais tu dois lui opposer ton refus. Continue! Quand tu rencontreras un kiosque à journaux, tu tourneras à gauche. Devant toi, tu apercevras un petit jardin fleuri. A ce moment- là, tu te courberas et marcheras lentement, pas à pas, les yeux fixés sur le sol pour chercher "la chose". Fais ainsi et il te suffira d'un instant pour obtenir le monde ..."

Hinh serre l'écrit sacré contre sa poitrine, tout exalté: "O ciel! quel talisman! Quel précieux talisman!" Dans son bonheur, il pousse un cri qui résonne très fort dans la nuit. Ce n'est qu'à ce moment- là qu'il se réveille et s'aperçoit qu'il vient de rêver. Mais comment se fait-il que toutes les questions qu'il agitait en son coeur depuis si longtemps ont trouvé leur réponse dans un rêve? le jeune homme en éprouve une telle joie et une telle émotion que ses yeux se mouillent de larmes. Oh! mes compatriotes du royaume du labeur et des ténèbres, ce talisman éclairera notre route ...

Le lendemain matin, cérémonieusement, il se prépare pour le départ, revêt une tunique propre et se couvre d'un chapeau de bon goût. Devant chez lui, une grand-route se dirige vers le sud. Il s'agit peut-être du chemin indiqué; le jeune homme s'y engage. D'un côté s'élèvent des arbres, de l'autre coule de l'eau, ou n'est-ce pas plutôt une forêt et une mer? Peu importe, le jeune homme continue sa marche et après avoir couvert un bout de chemin, s'aperçoit qu'il est sur la bonne voie. La route longe un lac. Voici au milieu de la rue la buvette où l'on sert de la bière et de la viande de chien! Plusieurs fois auparavant, le jeune homme s'est laissé entraîner à la fréquenter. Oh, l'oracle s'accomplit sans qu'il y manque une virgule !

Les rues sont désertes, seules y circulent quelques bicyclettes qui vont livrer de la confiserie ou des cylindres de charbon aux buvettes installées sur le trottoir; quelques rares cyclo-pousse se déplaçent sans hâte, dans l'attente d'un client. Des prostituées vagabondent ici et là. L'une d'entre elles l'invite: 

- Tu viens? 

Hinh se souvient de son songe et frissonne de tout son corps. Ce sont les deux mots entendus en rêve. Parvenu au bout de la rue, Hinh aperçoit le kiosque à journaux; son propriétaire vient d'ouvrir. O merveille ! En temps normal, lorsqu'il était éveillé, il ne savait même pas qu'il y avait là un marchand de journaux. "Continue! Quand tu rencontreras un kiosque à journaux, tu tourneras à gauche. Devant toi, tu apercevras un petit jardin fleuri". Hinh s'engage à gauche. Il fait encore un bout de chemin, passe devant plusieurs étalages d'épiciers et reconnaît le jardin floral du printemps.

Ceux qui "pratiquent la Voie" avancent sans hésitation ni délibération. Hinh pénétre à l'intérieur du jardin, le coeur chaviré, presque ivre. Il voudrait s'envoler et en même temps se laisser tomber à terre. Ses yeux se troublent: où sont donc les anges des cieux, où sont les génies de la terre? Il ne sait plus s'il est déjà au paradis terrestre ou encore sur la terre. Puis la lucidité lui revient: "Chercher la chose!" mais quoi donc? Le jeune homme l'ignore totalement mais comment douter des paroles de l'oracle? A cette heure, le jardin qui jouxte la grand-route est pratiquement désert. Quelques rares vieillards se livrent à des exercices de gymnastique. Deux ou trois jeunes gens jouent au ballon tandis qu'un groupe d'élèves du secondaire en route vers l'école est sur le point de traverser. 

"A ce moment- là tu te courberas et marcheras lentement, pas à pas, les yeux fixés sur le sol". Hinh se courbe en deux comme pour une minutieuse recherche, tout en continuant de marmonner. Il est comme hypnotisé; bien que totalement ignorant de l'objet de sa quête, il continue d'obéir aux directives, le dos courbé, les yeux fixés au sol, avançant pas à pas. 

Les passants ne tardent pas à être intrigués.

Et d'abord, le groupe d'élèves du secondaire - les jeunes garçons ont toujours été amateurs de mystère. Ils s'approchent tout en se demandant ce que peut bien chercher cet homme. Ne trouvant pas de réponse, ils demandent:

- Que cherches-tu donc?
Hinh, tout entier à son action, sans lever la tête, répond du bout des lèvres:
- Je cherche la chose.
A cette réponse, les enfants éprouvent aussitôt des démangeaisons aux mains et aux pieds. Très certainement, ce type a perdu une bague, une chaîne en or ou une perle précieuse. S'ils mettent la main dessus, cela ne manquera pas d'intérêt. 
Aussitôt ils entassent leurs cartables dans un coin et se lancent dans la recherche. Tout un groupe en train de ramper et fouiller, voilà qui décuple la curiosité. Le jardin est maintenant traversé en permanence par toutes sortes de gens, des chômeurs vagabonds, des paysans venus en ville pour y rechercher leur subsistance: tenaillés par la faim, tous ces gens espérent bien tomber sur une quelconque bonne aubaine. Tous s'approchent et ne manquent pas de demander:

- Que cherchez-vous donc?
Cette fois-ci, c'est la bande d'enfants qui répond en choeur:
- Nous cherchons la chose.
Une telle phrase a pour effet de titiller l'esprit de tous ces adultes. Tous abandonnent leurs paniers, leurs fléaux, leurs véhicules et se mettent de la partie.
Et les questions se poursuivent ...

Ce sont maintenant des pousseurs de cyclo, des tireurs de remorques, des mendiants, des orphelins vendeurs de journaux, quelques prostituées, des petits voyous, voleurs à la tire; à la nouvelle, tous accourent:

- Que cherchez-vous? 
- Nous cherchons la chose.
- Oh les forbans, ils cachent leur jeu avec autant de soin qu'un chat 
camoufle sa crotte. Très certainement ce sont des rubis. Je parie qu'hier soir, des chercheurs de rubis sont venus ici et se sont battus. Les pierres seront tombées de leur sac! Ah les bandits, si je l'avais su à l'avance, j'aurais fait clôturer les lieux, je les aurais tous chassés. Eh! là-bas, celui-là vient d'en trouver une ! On va la lui prendre ...

Et ceux qui rêvent de trouver de quoi subsister viennent à tour de rôle s'accroupir dans le jardin floral à la recherche des joyaux. Ils forment bientôt une foule aussi dense que des fourmis dans leur fourmilière.

C'est alors que Hinh perçoit le bruit de la foule. Etonné, il se relève et regarde tous ces gens qui forment maintenant un véritable monde regroupé autour de lui. "Il te suffira d'un instant pour obtenir le monde". Son bonheur est tel que des larmes perlent de ses yeux. Comblé, il se retire.

Mais la foule est comme le cours de l'eau dans le lit d'un fleuve: elle aussi ne cesse de s'écouler sans jamais se tarir. Les premiers arrivés s'en vont les premiers, découragés. Les suivants ne se découragent que plus tard. Quelle est la nature de "la chose" recherchée? Personne ne le sait, mais l'espoir de trouver de quoi assouvir sa faim attire la foule qui est maintenant devenue un véritable fleuve humain.
L'après-midi s'écoule, la soirée s'achève ... mais la foule se presse encore dans le jardin floral du printemps.

(*) Linh Nghiêm, nouvelle parue dans la revue Van Nghe, Ha Nôi 4.7.1992 et traduite par Ngô Xuân Mai / Le Viêt-Nam au présent, Duong Moi Paris 1992, sous le titre l’accomplissemnt d’un rêve. Cette version a été remaniée par le traducteur. Signalons à tout hasard que le film Forest Gump de Robert Zemeckis dans lequel le personnage interprété par Tom Hanks est devenu gourou rien qu’ en courant sans raison de ville en ville, était sorti seulement en 1994.