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VIET NAM infos numéro 22 - 15 janvier 2004


Le cardinal J.B. Pham Minh Mân, porte-parole des droits aliénés de la société civile 

par Jean Lefrançois.



Le cardinal J.B. Pham Minh Mân, porte-parole des droits aliénés de la société civile par Jean Lefrançois

Les fastes des cérémonies romaines qui ont revêtu de la pourpre cardinalice Mgr Pham Minh Mân, archevêque de Hô Chi Minh-Ville, le 27 octobre dernier, ne devraient pas faire oublier un autre aspect de la personnalité de cet homme dont les interventions successives ont récemment donné une voix aux aspirations d'une partie de la société civile du Sud Vietnam. Cet ecclésiastique qui use d'un réel talent diplomatique en certaines occasions, par exemple, lorsqu'il parvient tout seul à faire accepter sa nomination au cardinalat par les responsables politiques du Bureau des Affaires religieuses, sait aussi, en certaines occasions, se montrer intransigeant et sans nuances.

On se souvient que sa nomination comme archevêque de Hô Chi Minh-Ville, le 9 mars 1998, avait mis un terme à la plus grave crise qu'ait connue l'Eglise du Vietnam face aux pouvoirs politiques à l'époque moderne. La crise datait très exactement d'avril 1975, date à laquelle Rome avait nommé Mgr Thuân au poste d'archevêque coadjuteur de Saigon, une nomination refusée par les autorités civiles qui avaient renvoyé l'archevêque nommé hors de la ville et lui avaient infligé treize ans de prison, rééducation et résidence surveillée. Le conflit avait duré 23 ans avec des moments de tension très forte, comme l'époque où le Saint﷓siège avait cru trouver une position de compromis en nommant l'évêque de Phan Thiêt administrateur apostolique, solution considérée par les autorités vietnamiennes comme une façon indirecte de conserver Mgr Thuân en son poste. La nomination de Mgr Mân à Saigon après une longue vacance de siège fut donc le fruit d’un compromis entre le Saint-siège et les autorités. Ce qui ne signifiait pas que le nouveau responsable religieux de la métropole du sud fût un homme de compromis. Cet homme, de haute taille, alors âgé de 64 ans, qui avait été évêque de My Tho après avoir été longtemps enseignant au séminaire de Can Tho, était originaire de l'extrême sud du Vietnam, la pointe de Ca Mau. Un séjour universitaire assez long aux Etats-Unis où il a gardé de nombreuses relations, a peut-être donné à son allure quelque raideur ainsi qu'une certaine sécheresse à son expression, rachetée de temps en temps par un sens indéniable de la formule.

Homme pratique et occupé surtout de sa charge pastorale, avançant ses idées progressivement au fur et à mesure des occasions, soucieux de recueillir un large éventail d'opinions auprès du peuple qui lui été confié, Mgr Mân, cependant n'a pas tardé à laisser deviner l'attitude qu'il comptait adopter vis-à-vis des pouvoirs, à savoir se comporter en représentant de son peuple chrétien, un peuple qu'il ne séparait pas de l'ensemble de la société civile. On notait par exemple qu'aucune personnalité officielle du gouvernement, du Parti, ou du Front patriotique n'était venue assister à l'installation du nouvel archevêque, le 2 avril 1998. Interrogé à la même époque sur le jugement porté par lui sur l'organe du Comité d'union du catholicisme, une organisation dépendante du Front Patriotique, il répondait à sa manière qu'il n'avait pas de bases concrètes lui permettant de juger de l'influence de cette revue. Dans cette même interview, il annonçait son intention d'envisager dans le pragmatisme ses relations avec l'Etat et de découvrir les dénominateurs communs permettant le dialogue.

Cependant, le point de vue de l'archevêque de Saigon n'allait pas tarder à devenir plus pointu et mettre en cause avec un certain bonheur de formule la volonté de contrôle universel revendiquée par l'Etat à l'égard des religions et de la société civile. On trouve déjà en février 2001 l'amorce d'une vision des rapports de l'Eglise et de l'Etat que Mgr Mân développera plus longuement plus tard. Elle est contenue dans un texte très critique des évêques de l'archidiocèse de Hô Chi Minh-Ville concernant un projet d'ordonnance d'Etat sur les affaires religieuses. On peut y lire :

« L'Etat ne doit pas intervenir dans les affaires intérieures des organisations religieuses lorsque leurs activités religieuses ne troublent point la sécurité et l'ordre de la société. La liberté religieuse comme toutes les libertés de la personne est un droit et un droit ne s'accommode pas d'un "système fonctionnant par demande d'autorisation et octroi d'autorisation". La réalité nous montre que ce système... crée de l'arbitraire et a des conséquences négatives, telles que ces fléaux qui sévissent tous les jours davantage dans tous les domaines de la société. En maintenant ce système, la loi perpétue et renforce ces fléaux sociaux. »

Le futur cardinal s'avancera beaucoup plus loin encore dans l'analyse de ce système qui selon lui paralyse entièrement la société civile en lui confisquant l'initiative et lui imposant sa volonté. Cette confiscation, il va l’appeler désormais à la manière marxiste, une "aliénation". Ce terme apparaît dans une lettre, déjà adoptée par l'Assemblée des évêques catholiques de l'année 2002, envoyée par Mgr Mân au Comité d'union du catholicisme (ancien comité d'union des catholiques patriotes) a l'occasion de son 4ème congrès national se déroulant à Hanoi les 2 et 3 janvier 2003. Il associe l'aliénation dont souffre la société vietnamienne à un régime qualifié de régime "demander-donner". La lettre datée du 1er février détermine ainsi les deux devoirs les plus urgents incombant au citoyen vietnamien :

1 - Eliminer la plus grave des tares, à savoir l'aliénation de l'homme

L'aliénation est un phénomène qui fait perdre à l'homme sa dignité. Ce phénomène apparaît et grandit dans la société actuelle :

- lorsque l'esprit de consommation pousse les hommes dans le cercle des satisfactions artificielles et mensongères.
-lorsque le travail est organisé de telle façon qu'il garantisse le maximum de bénéfices sans se préoccuper d'améliorer la vie et le progrès des travailleurs, 
-lorsque l'on inverse les moyens et la fin et que l'homme qui est l'objectif du développement devient uniquement un moyen de production, 
- lorsque la liberté devient le droit de faire tout ce qu'il me plaît, tout ce qui, à mes yeux, m'apporte un avantage immédiat, à moi, à mon groupe, au lieu qu'elle soit le droit d'accomplir ce que ma conscience m'autorise à accomplir pour le bien commun, pour l'intérêt des générations actuelles et à venir. Lorsqu'on l'isole de la dignité humaine, la liberté n'est plus qu'opportunisme, ou encore l'arbitraire de ceux qui détiennent pouvoir et force. Une telle liberté, au lieu d'apporter la paix, la joie et le bonheur à tous, risque de créer dans la société une accumulation d'injustices.

2 - Eliminer la seconde des tares sociales les plus graves, un régime injuste et aliénant

Le système "demander - donner" est typique d'un régime injuste et aliénant. Il est générateur d'injustice et d'aliénation pour les raisons suivantes :

- Le système "demander - donner" transforme les droits du citoyen à la liberté en pouvoirs détenus par l'Etat, pouvoirs dont celui-ci décide de faire bénéficier les gens du peuple sous la forme d'autorisations. Ainsi, ce système fait disparaître les droits des gens du peuple à la liberté, en même temps qu'il transforme l'Etat du peuple, venant du peuple et au service du peuple, en maître souverain détenant entre ses mains les droits des gens du peuple et accordant à ceux-ci ses faveurs au gré de son sentiment ou de son arbitraire.

- Selon la presse, c'est ce système "demander - donner" qui a provoqué l'évasion hors des fonds publics de 50 % des ressources financières. 50 % de ce qui reste disparaît encore au moment des dépenses publiques. Ce qui signifie que la petite minorité de ceux qui détiennent force et pouvoir bénéficient de 75 % des fonds publics de la nation (dans ces 75 %, il y a 50 000 milliards de dôngs par an du secteur de l'édification). Il reste 25 % dont bénéficient plus de 70 millions des personnes qui composent le peuple. Une telle réalité a créé une grave situation d'injustice dans la société et ne cesse d'agrandir l'écart qui sépare les riches des pauvres à l'intérieur de notre peuple. C'est bien pourquoi la concussion systématique et à grande échelle qui sévit dans notre société est un immense obstacle au développement du pays comme à la mise en valeur de la dignité humaine...

La lettre de Mgr Mân eut un retentissement indéniable. Elle fut même citée en chaire à la messe dominicale par des curés de Hô Chi Minh-Ville. Mais ce ne devait pas être la dernière manifestation d'indépendance de l'ordinaire de l'archidiocèse de Hô Chi Minh-Ville. Au mois de février, répondant à une lettre du Front populaire demandant à l'Eglise de contribuer à l'élimination de la pauvreté à Hô Chi Minh-Ville, après lui avoir rappelé que les catholiques de la métropole du Sud consacrent une part importante de leurs forces et de leurs ressources financières à l'aide des pauvres, l'archevêque conseille au responsable du Front Patriotique de créer des conditions et d'agir de telle sorte que la pauvreté soit éliminée en sa racine même. L'archevêque précise qu'il "veut parler de la pauvreté dans son intégralité, la pauvreté matérielle, la pauvreté en moyens de développement, en humanité, en dignité, en croyance, en droits de vivre dans l'indépendance, la liberté et le bonheur". Il ajoute ensuite qu'il joint à sa lettre, celle qu'il a envoyée fin décembre 2002 au Comité d'union du catholicisme citée plus haut. Elle contient des directives permettant de s'attaquer aux racines mêmes de la pauvreté.

Plus tard, une lettre envoyée par lui, le 27 juin 2003, au président de l'Assemblée nationale demandait d'abandonner le projet gouvernemental d'ordonnance religieuse et proposait de revenir purement et simplement au très ancien décret de 1955 sur la religion, signé de Hô Chi Minh, incomparablement plus souple que l'ordonnance sur la religion que le pouvoir essaie d'élaborer aujourd'hui. L'archevêque de Hô Chi Minh-Ville n'a pas de mal à le montrer en citant les articles les plus libéraux de ce texte. L'un d'entre eux interdit toute intervention du pouvoir dans les affaires intérieures de l'Eglise. Un autre accorde aux missionnaires étrangers de pouvoir prêcher la religion au Vietnam comme les prêtres vietnamiens. Plus loin, il est stipulé que les religions ont le droit d'ouvrir des écoles privées et que l'on peut même y enseigner le catéchisme. Il se gardait bien cependant de révéler que le fameux décret n'avait jamais été appliqué.

Certains se sont demandés, si la dignité nouvellement reçue par Mgr Mân et acceptée par les plus hautes autorités civiles n'allait pas faire perdre de sa franchise et de sa liberté de ton. La pourpre cardinalice n'a pas fait perdre son autonomie de jugement à Mgr Mân. Ce n'est pas ce que montre sa dernière interview à un journal américain, le Boston Globe, du 28 décembre 2003. Il a déclaré qu'il se sentait le devoir d'intervenir non seulement à propos de la liberté de religion mais aussi pour toutes les autres libertés. Il a fait remarquer que toutes les sortes de droits et de libertés étaient inscrites dans la constitution du gouvernement mais que dans la vie quotidienne, il fallait demander la permission pour toute chose. Il a rappelé ses propres propos affirmant que le peuple vietnamien désirerait bénéficier d'une liberté de la dimension d'une grande table, mais que la liberté dont il jouissait réellement ne dépassait pas la taille d'une assiette.

 J.L.

 


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