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VIET NAM infos numéro 24 - 15 mai 2004


On commémore la bataille de Diên Biên Phu, au Viêt-Nam et en France. Nous consacrons ce dossier à deux textes de M. Bui Tin, dissident, ancien colonel de l’armée Nord vietnamienne.NDLR

 

L’ultime combat du général Giap


Ces derniers temps, un peu partout à Hanoi, on discutait du contenu d'une lettre récemment connue, écrite au Bureau politique du Parti communiste vietnamien par le vainqueur de Diên Biên Phu. A première lecture, cette missive datée du 3 janvier et signée du vieux général aujourd'hui âgé de 93 ans, pourrait paraître bien inoffensive. Elle consiste, presque entièrement, en une liste de recommandations concernant une série de domaines, sept en tout, comprenant aussi bien la reconstruction économique que le "travail de protection politique interne" de la Direction du Parti.

En fait, sont seules à devoir être retenues les recommandations contenues sous cette dernière rubrique : elles traitent en effet "du cas particulièrement grave du département général N2 du Ministère de la Défense", à savoir " l'affaire de Sau Su (nom de code d'un de ses agents féminins), une affaire qui a été confiée aux soins du Comité central issu du 7ème Congrès. Dans sa lettre, le général fait aussi référence à une affaire encore plus grave appelée T 4, que le Bureau politique issu du 8ème Congrès a transmise au Bureau politique issu du 9ème Congrès. Celui-ci a, par la suite, ordonné une enquête interdépartementale et est parvenu à des conclusions à ce sujet.

Les fuites concernant cette lettre se sont produites à un moment significatif, au moment du 50ème anniversaire de Diên Biên Phu, la glorieuse victoire de la résistance vietnamienne contre les Français, célébrée en grande pompe par tout le pays le 7 mai. Le vainqueur de cette bataille dont on dit souvent qu'elle a sonné le glas de l'impérialisme occidental en Asie, a choisi son moment après la longue série d'humiliations subies par lui de la part de ses ennemis à l'intérieur du Parti communiste "réel". L'ancien compagnon de Hô Chi Minh, Vo Nguyên Giap, a, en effet, été choisi comme bouc émissaire après le fiasco de la Réforme agraire de 1956, deux ans à peine après sa victoire historique. Il a été accusé d'être un révisionniste pro-soviétique en 1963 à l'apogée du règne de Lê Duc Tho et Lê Duân, avant de se voir affecté en 1976 au poste du contrôle de la population dont le titulaire, disait-on ironiquement, avait surtout affaire à des « contraceptifs ». En 1982, il perdait sa place au Bureau politique. Enfin, il était éliminé du Comité central, lors du 8ème Congrès du Parti, en juillet 1996.

Giap a touché le fond au milieu des années 1990, lorsque Lê Duc Anh s'est élevé jusqu'au pouvoir suprême : Président de la République socialiste du Vietnam, en charge des Affaires d’Etat, des Relations extérieures, des Armées, de l’Espionnage et du Contre-espionnage, de la Sûreté nationale, de la Sûreté de l’Armée, de l’Etat et du Parti. Lê Duc Anh, un ancien contremaître dans une plantation d'hévéas française, était jaloux de la réputation de Giap aussi bien dans le domaine militaire qu’ intellectuel. Il a financé la rédaction d'une pseudo-histoire du Vietnam en quatre volumes, signée par Dang Dinh Loan (né en 1943 alors que Giap était déjà général en 1947). Loan traînait Giap dans la boue, lors des causeries de caractère officiel, à Ho Chi Minh Ville et à Huê, accusant même ce dernier d'être un lâche. Telle fut l'affaire appelée T 4. Le procédé était à ce point répugnant que de nombreuses voix s'élevèrent pour protester. Malgré cela, Giap ne put recouvrer sa bonne réputation avant que Le Duc Anh soit exclu du pouvoir en 1997 (pour n’être plus qu’un conseiller du Comité central). Il en fut totalement éliminé en avril 2001 (lors du 9ème Congrès du Parti).

Depuis lors, Giap a eu la possibilité de publier ses mémoires qui ont rétabli quelques vérités de l'histoire du Vietnam et, en particulier, le rôle qu'il y a joué. Maintenant que ses ennemis sont, les uns morts comme Lê Duc Tho et Lê Duân, les autres exclus du pouvoir comme Lê Duc Anh, Giap est en mesure de rendre la monnaie de la pièce et a pu écrire cette lettre au Bureau politique, destinée à laver sa réputation.

En premier lieu, il demande que le département général N 2 soit l'objet d'une enquête, en tant que création (ll faut comprendre "créée par Le Duc Anh") visant à saper gravement le Parti, à espionner sa direction ainsi que ses cadres de haut niveau, à répandre de fausses informations afin de diviser le Parti, et à fabriquer de fausses preuves destinées à salir beaucoup de membres honnêtes du Parti.

Ensuite, il demande que l'affaire "Sau Su" soit élucidée. Sau Su est le surnom d'une militante du Parti, supposée avoir été envoyée à Hanoi par les révolutionnaires du Sud alliés au général Trân Van Tra, dans les années 90-91, pour obtenir des hauts membres du Parti dans le Nord qu'ils soutiennent la tentative de Vo Nguyên Giap et de Trân Van Tra pour mettre la main sur le Parti. Toute cette histoire était consignée dans un rapport intitulé "Rapport du Bureau politique pour le 12ème plenum du Comité central" (après le 6ème congrès du Parti) qui donnait tous les détails sur le soi-disant complot. En réalité, il s'agissait d'un faux grossier et la nommée Sau Su disparut de la circulation.

Finalement en demandant que soient rendues publiques les conclusions auxquelles est déjà parvenu le Bureau politique pour ce qui concerne le livre de Dang Dinh Loan, "Le chemin de notre temps", en exigeant qu'une enquête "interdépartementale" soit lancée et poursuivie, Giap engage la direction du Parti à donner un règlement décisif et définitif aux affaires ci-dessus, un règlement qui soit en accord avec le statut du Parti, la loi du pays et la discipline de l'armée, quels que soient les coupables et la position qu'ils détiennent à l'intérieur du Parti... La discipline du Parti aussi bien que les lois de la nation exigent qu'aucune dissimulation ni faux semblant ne soit toléré et que ceux qui les ont couverts soient strictement sanctionnés.

Le gant est jeté. Reste à attendre ce qui va se passer. Giap gagnera-t-il l’ultime bataille de sa vie ? Pour le Parti communiste, il ne s'agirait de rien de moins que d'une totale transformation intérieure qui lui ferait recouvrer une transparence en accord avec le 21ème siècle, en harmonie avec l’intégration du Vietnam dans le monde contemporain.



B.T.


Diên Biên Phu, la victoire en question


Le culte du secret n’est pas mort : cinquante ans après, les pertes humaines vietnamiennes dans cette bataille sont toujours absentes des statistiques offìcielles. Sans doute, faut-il estimer entre 12 000 et 15 000 le nombre de morts, le nombre de blessés graves était du même ordre. Je pense aussi aux milliers de prisonniers français morts pendant ces quatre mois funestes, du 7 mai à la mi-septembre 1954, dans des camps démunis, lors de marches forcées, les pieds nus sur des chemins boueux et pierreux, après des séances de tournage cinématographique épuisantes sous les ordres des Russes, parmi lesquels un certain Kamel… Ce drame historique de nos deux pays est difficilement imputable à quelqu’un. Il est la conséquence naturelle et inévitable d’une vision du monde réduite à la lutte des classes sans merci et à la dictature impitoyable du prolétariat, vision dans laquelle les mots « humanisme », « humanité » et même « vie » ont un sens très différent de celui que nous avons l’habitude de donner à ces mots, quand ils en ont un.

Je me demande souvent si de tels sacrifices étaient vraiment nécessaires pour l’indépendance nationale, et j’en doute chaque jour davantage ! Non, ce n’est pas l’indépendance nationale qui a vraiment motivé la détermination des dirigeants communistes vietnamiens. En réalité, la bataille de Diên Biên Phu a surtout été vue par la direction du Parti communiste vietnamien comme une contribution à l’expansion de l’empire communiste stalino-maoiste. Elle a aussi servi la soif du pouvoir des dirigeants communistes. Cette prise de position a fait du Viêt-Nam dès 1945 un pion communiste sur l’échiquier mondial (sous l’apellation de Démocratie populaire, expression inventée par Staline, qui, hélas, n’est que la négation de la démocratie et l’anonymat du peuple), un avant-poste de l’empire soviétique, toujours surchauffé et enflammé par l’esprit de la guerre froide. Aujourd’hui même, alors que l’empire communiste n’existe plus, nous n’avons toujours pas recouvré pleinement notre indépendance nationale.

Dans les temps modernes, une vraie indépendance nationale a de pair avec la démocratie et les libertés fondamentales qu’exige la dignité humaine. C’est loin d’être le cas du Viêt-Nam actuel, où les libertés de presse, d’expression, de religion, de vote sont toujours considérées comme des perversions. Mais c’était justement pour cet idéal national que se sont sacrifiés les Vietmaniens qui combattaient à Diên Biên Phu ! C’est bien pourquoi son souvenir pèse encore si lourdement dans la mémoire de tous les Vietnamiens.

En cet anniversaire d’un demi-siècle de Diên Biên Phu, nous déplorons le sort tragique de ses vrais héros. Je pense au général Dang Kim Giang, commandant du service logistique sur ce front, au général Lê Liêm, chef du service politique, au colonel Dô Duc Kiên, chef des opérations… Tous ont été, après cette victoire retentissante, arrêtés, taxés de traîtres, impliqués dans un procès imaginaire sans jugement, sous des accusations de « révisionnisme », activité anti-Parti, espionnage pour le compte de l’étranger… ». Ces généraux sont morts dans l’isolement et l’humiliation. L’année dernière encore, un autre héros de Diên Biên Phu, le général Trân Dô, qui commandait la division 312 et qui le soir du 7 mai 1954, confirmait par téléphone au général Giap la présence devant lui du colonel de Castries obligé de se rendre, a été harcelé par la police qui a confisqué ses mémoires qu’il venait tout juste d’achever. Cet acte brutal a précipité sa mort. Et encore, le colonel Pham Quê Duong, un ancien de Diên Biên Phu, décoré de la médaille de la Victoire, rédacteur en chef du périodique « Histoire militaire ». Il a été arrêté le 28 décembre 2002, accusé d’espionnage ( !) sans preuve aucune, pour la seule raison qu’il avait osé s’élever contre la corruption engendrée par le système du parti unique et revendiquer la démocratie. Pham Quê Duong, en ce moment même, est détenu en prison.

Le cinquantième anniversaire de Diên Biên Phu est terni par le sort dramatique réservé à ses héros authentiques. Le vin d’anniversaire a un goût amer. La seule manière d’honorer la mémoire des disparus d’un côté ou de l’autre, c’est d’œuvrer pour la démocratisation réelle de la société vietnamienne, pour une intégration authentique du Viêt-Nam dans la communauté internationale des démocraties et aussi pour que vienne la fin de la dépendance vis-à-vis de n’importe quel pays et de n’inporte quelle idéologie étrangère. L’ apparition d’une vraie histoire du Viêt-Nam, faisant la différence entre le vrai et le vraisemblable, grâce à la contribution d’historiens consciencieux et objectifs, vietnamiens, français et du monde, pourrait aider notre pays à tirer les vraies leçons de son passé tourmenté, à rattraper le temps perdu et à trouver le chemin d’une vraie indépendance nationale et des libertés tant attendues.

Bui Tin

 


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