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VIET NAM infos numéro 29 - 15 mars 2005


Vœux du Têt 2005

du Vénérable Thich Quang Dô

Recteur de l’Institut pour la propagation du Dharma

Aux personnalités, intellectuels et artistes vietnamiens 
et à tous les compatriotes à l’intérieur et à l’extérieur du pays



Le Quatrième Patriarche de l’Eglise bouddhiste unifiée Thích Huyền Quang vient d’adresser son message de printemps 2005 aux Vénérables de tous rangs et à l’ensemble des fidèles de tous milieux à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

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Je souhaite aussi, pour ma part et au nom de l’Institut pour la propagation du Dharma de l’Eglise bouddhiste unifiée, vous adresser tous mes voeux au seuil de ce printemps. Ces dernières décennies, le clergé de notre Eglise et moi-même avons subi l’emprisonnement et l’exil, puis une stricte assignation à résidence, ce qui ne nous a guère laissé de loisir, d’opportunité et de liberté comme avant les années 1975 pour sacrifier à la tradition en formulant nos vœux de Nouvel An à l’adresse des personnalités, intellectuels et artistes et aux compatriotes vivant dans le pays et hors du pays.


Nous vous souhaitons donc à tous ainsi qu’à vos familles une année de paix, de tranquillité et de réussite. Avec ces souhaits, nous voudrions exprimer nos vœux les plus profonds concernant le destin et l’avenir de notre pays le Viet-Nam. Selon le dicton populaire : la terre a son cycle, le peuple son destin. La fortune du pays suit un mouvement de va-et-vient et ces vicissitudes confirment que toute chose en ce monde change et évolue en permanence, et que rien ne demeure immuable pour toujours. Dans notre religion nous appelons cela l’impermanence des choses. C’est grâce à cette impermanence que l’homme peut agir, en tant qu’auteur, sur l’adversité pour inverser le cours des choses : le bonheur peut se recréer, la liberté se rétablir, la servitude prendre fin. C’est ainsi que l’homme qu’on appelle si phu* suit l’évolution du temps avec sérénité et sans se laisser troubler. L’histoire multimillénaire de notre pays a abondamment prouvé que les si phu ont toujours su saisir le sens des événements, et que c’est grâce à cette compréhension qu’ils ont modifié opportunément le cours de l’histoire pour sauver la patrie des périls et apporter la paix au peuple.


Suite aux luttes pour l’indépendance, les régimes qui se sont succédé dans notre pays ont expérimenté différents systèmes de gouvernement. Pourtant le peuple vit encore dans l’indigence, et la prospérité reste toujours hors de portée. Comparé à nos voisins dans la région, notre pays fait figure de pays arriéré. Alors que faut-il faire ? Nous pensons que, aujourd’hui comme autrefois, le pays a besoin d’une classe de si phu qui sachent prendre leurs responsabilités. Soixante-dix années d’expérimentation de l’idéologie marxiste-léniniste n’ont apporté ni la liberté ni la prospérité aux peuples. C’est ainsi qu’au début de la décennie 90 du siècle dernier, nous avons assisté à l’écroulement de l’Union soviétique et de l’ensemble des pays socialistes de l’Europe de l’Est, mettant un terme à la guerre froide qui avait divisé le monde en deux blocs antagonistes.


Que devons-nous faire aujourd’hui ?


Partout sur les cinq continents nous observons actuellement une volonté de coopération et de partage entre les peuples à travers les mouvements de globalisation de l’économie et démocratisation sur le plan politique. 


Le fruit de nos réflexions personnelles au cours de plusieurs décennies d’exil, d’emprisonnement et de résidence surveillée, est qu’il n’y a pas d’autre voie en dehors de celle de la démocratie pluraliste pour reconstruire le pays. Cela pour la simple raison que plusieurs opinions valent mieux qu’une seule qui se veut dominatrice, que plusieurs familles de pensée sur les plans politique, religieux et social qui s’unissent pour la construction du pays valent mieux qu’un parti unique qui monopolise tous les pouvoirs.


Pour que ceci devienne réalité, nous suggérons qu’il soit lancé un appel clair et un engagement actif de la part des personnalités, intellectuels et artistes, de concert avec nos compatriotes, en faveur du mouvement de démocratisation du pays au cours de cette année du Coq. Dès le début de l’année 2001, nous avions déjà eu l’occasion de lancer un ‘Appel pour la démocratie au Viêt-Nam un programme en huit points. C’est à cause de cet appel que nous avons fait l’objet d’une mesure administrative d’assignation à résidence pendant deux ans. Nous espérons qu’avec la situation actuelle telle qu’elle se présente objectivement, vous aurez des conditions plus favorables et plus de chance pour lancer votre appel et agir en faveur du mouvement de la démocratisation du pays. Aucune hésitation n’est plus de mise.


L’Eglise bouddhiste unifiée du Vietnam, comme nous-mêmes en tant que son clergé, nous ne faisons pas de politique, ne participons pas à l’action politique. Mais nous devons avoir une attitude politique. Cette attitude ne fait que mettre en pratique le fondement doctrinal du bouddhisme, qui est de libérer les hommes de la servitude et de la souffrance pour les mettre sur la voie de la prise de conscience spirituelle. Il va de soi que cette attitude, pour se réaliser, dépend du fait que l’Etat a ou non la volonté politique de servir la population dans son ensemble. Les livres saints du bouddhisme nous enseignent que le Bouddha ne faisait pas de politique, mais qu’Il n’avait de cesse de conseiller et d’exhorter monarques et gouvernants de mener une politique juste pour servir leurs peuples. De même Il ne ménageait pas ses avis sur le plan économique pour encourager la masse des fidèles à travailler pour acquérir des richesses, de façon à créer un fondement matériel propre à développer leur vie spirituelle.


Sous les dynasties des Dinh, Lê, Ly et Trân, notre pays avait connu de grands serviteurs de l’Etat en la personne de bonzes qui se sont distingués par leurs actions en suivant l’exemple du Bouddha. Devant le péril extérieur, les moines n’ont pas hésité à participer à la lutte contre les envahisseurs. Une fois l’ennemi bouté dehors, ils ont réintégré les pagodes pour poursuivre la vie contemplative et l’enseignement.


Il y a presque trois millénaires, le Bouddha avait institué l’Eglise bouddhique parmi les quatre ensembles de l’humanité : elle comprenait deux communautés de religieux − les moines et les nonnes −, et deux communautés d’oblats − une masculine et une féminine. Les religieux ou moines ne participent pas à l’action politique. Mais les oblats ou laïcs, qui vivent au sein de la société, ont toute latitude de participer et de contribuer à tous les aspects de la vie économique, culturelle, sociale, scientifique, technique, politique…


Bien que ne faisant pas de politique, l’Eglise bouddhique soutient tout effort politique visant à préserver les traditions culturelles de notre pays, à assurer à nos concitoyens une vie matérielle décente, la pleine jouissance des libertés et des droits prévus par les Conventions internationales sur les droits civiques et politiques que le Vietnam s’est engagé à respecter auprès de l’Organisation des Nations Unies depuis 1982. Ainsi, forts de ce soutien moral de leur Eglise, l’ensemble des oblats et laïcs bouddhistes peuvent-ils contribuer directement à l’œuvre commune dans un esprit altruiste et égalitaire.


Lors d’une interview accordée récemment à une radio étrangère, j’ai exprimé l’idée que pour l’Etat du Viet-Nam il n’y a pas lieu d’avoir peur. Il devrait plutôt avoir peur de ne pas servir une cause juste, de ne pas se soucier vraiment des intérêts du peuple. Qu’il ne craigne surtout pas de perdre le pouvoir. Craint-il qu’avec la liberté et la démocratie, le pouvoir ne lui échappe ? Nullement ! Les citoyens sont aujourd’hui adultes et bien informés. Ils savent discerner ceux qui ont du mérite, qui se préoccupent vraiment des intérêts du peuple et de la nation. Il suffit de regarder l’exemple des partis communistes des pays d’Europe de l’Est qui ont tous accepté le multipartisme. Lors des élections en Pologne, en République tchèque etc., il y a toujours des gens qui votent pour le parti communiste, alors qu’a-t-on à perdre ? Si d’autres partis que le parti communiste ont aussi le droit de concourir dans l’émulation pour le service de la patrie, c’est au peuple de comparer et de choisir en toute liberté et en connaissance de cause. Il ne faut pas craindre que le multipartisme engendre le chaos. Il faut plutôt craindre l’oppression du peuple par l’obscurantisme. Et dans un tel régime, un seul parti suffit à créer le chaos. Dans le contexte actuel de notre pays, à mon avis, on n’a pas besoin d’une pléthore de partis pour instaurer la démocratie. Il suffit d’avoir un parti de gauche, un parti de droite et un parti modéré pour représenter les différentes familles de pensée. Il va sans dire qu’une telle proposition dépend des aspirations de l’ensemble des citoyens. Ce n’est qu’avec l’avènement d’une société civile libre et dotée de tous les droits fondamentaux de l’homme, qu’un Etat peut se gouverner, qu’une nation devient prospère. Pour y parvenir, la condition primordiale est de disposer d’institutions libres et démocratiques permettant à tous les citoyens et à toutes les composantes de la société de prendre une part active aux affaires du pays sur un pied d’égalité. Qu’y a-t-il de plus satisfaisant et de plus gratifiant pour les hommes politiques que de se voir ainsi confier leur pouvoir par le peuple lui-même ! 


Le mode de vie des peuples dans les pays démocratiques d’Europe occidentale est un modèle assez satisfaisant sur le plan de la prospérité et de la liberté des citoyens que nous pouvons étudier et analyser pour nous en inspirer et l’adapter au contexte de notre pays.


Seule une démocratie pluraliste permettra au pays de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve bloqué depuis trente ans. De même le malheur qui est tombé sur notre Eglise depuis lors dépend également de ce mouvement de démocratisation pour prendre fin.


C’est là la solution de rechange que le peuple appelle de ses vœux.


Qu’on y songe un instant : un coup d’Etat accompli par un scrutin démocratique ne vaut-il pas mieux qu’un coup d’Etat imposé par la violence et dans le chaos ?


Vivant dans les circonstances présentes, tout homme de cœur qui se soucie du destin de son pays est acculé à l’expectative d’un déluge déferlant. Pourquoi refuser alors d’opter pour cette vertu d’humanité léguée par nos pères pour faire en sorte que le bateau sur lequel nous sommes tous embarqués flotte sur les vagues plutôt que de le laisser renverser par elles ? 


Qu’on ne pense surtout pas qu’il suffit de se doter d’une police pléthorique, de geôles en abondance et d’une armée puissante pour garder le pouvoir ad vitam aeternam. Le support le plus robuste sur lequel un régime politique doit s’appuyer est le cœur du peuple.


N’étant pas politiciens, nous n’avons fait qu’exprimer quelques idées simples pour en appeler aux personnalités, aux intellectuels, aux artistes et à nos compatriotes qui sont tous des gens qui se soucient de la vie de notre peuple. Puissent-ils, par un signe d’acquiescement ou d’étonnement, manifester une profonde volonté de changer de façon décisive le cours des choses !


N’hésitez plus, agissez pour bloquer toutes les issues au mal, sonnez la cloche de l’éveil, frappez le tambour de bravoure pour faire entrer l’Année du Coq 2005 dans la Voie du Bien. Car cette Voie n’est autre que celle de la démocratie pluraliste qui doit conduire à la stabilité, au développement, à la paix et à la prospérité. Cette paix et cette prospérité ne prennent tout leur sens que lorsque sont assurés la souveraineté nationale et les droits fondamentaux à la liberté et à la démocratie pour l’ensemble de notre peuple qui doit retrouver sa place au sein de la communauté internationale.


Xuân khu hoa hoàn ham, Nhân lai diêu bât kinh !
Puissent les fleurs rester toujours mi-écloses une fois le printemps passé, et que les oiseaux de la forêt ne s’effarouchent pas à l’approche de l’homme ! 


Une longue lettre n’épuise pas toutes les idées de son auteur. Elle n’est pas encore envoyée que déjà il attend la réponse. Je vous prie d’accepter mes vœux les plus sincères et d’accorder un accueil favorable à mon espoir.


Année bouddhique 2548 – Pagode Thanh Minh


Saigon, le 3 février 2005 – Têt du Coq


Le Recteur de l’Institut pour la propagation du Dharma, Eglise bouddhiste unifiée du Vietnam


Thich Quang Dô

traduction  Nguyên Huu Tân Duc

* Dans la tradition culturelle du Viet-Nam, les si phu sont des lettrés représentant essentiellement l'intelligentsia ; hommes de pensée et de coeur à la fois, ils mettent leur savoir et leur caractère au service du bien commun en particuilier dans les moments difficiles. (NDT)