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VIET NAM infos numéro 2 - 15 novembre 2000

L'Etat vietnamien et les religions

Jean Lefrançois

Plusieurs rapports récents ont alerté l'opinion sur les entraves apportées à l'exercice des religions au Viêt Nam. Le rapport le plus complet et le plus précis reste celui qui a été rédigé par le rapporteur spécial des Nations Unies, M. Abdelfattah Amor, à l'issue d'une enquête sur l'intolérance religieuse menée au Viêt Nam du 19 au 28 octobre 1998 (1), Le rapport du département d'Etat américain, paru le 5 septembre 2000, pourra lui apporter quelques compléments. Cependant l'abondance des faits et des détails contenus dans ce type de texte risque de submerger le lecteur. Peut-être est-il utile de dresser un tableau plus concis de la situation des religions au Viêt Nam, en commençant par souligner l'abîme existant entre les faux-semblants mis en avant par le régime de Hanoi en ce domaine et les objectifs effectivement poursuivis.

Les faux-semblants

Il n'existe pas de pays qui interdise, officiellement et délibérément, l'exercice de la religion. Le Viêt Nam ne fait pas exception à la règle. La Constitution vietnamienne de 1992, comme les précédentes, exclut toute discrimination pour raison religieuse (art. 54) et proclame la liberté de croyance et de religion, la liberté d'adhérer ou non à une confession religieuse (art. 70). Les instances du parti, elles-mêmes, se plaisent à souligner ce principe. En juillet 1998, une directive du Bureau politique destinée à mettre un terme à la prétendue indiscipline régnant dans les milieux religieux et à les reprendre en main, réaffirmait l'attachement du parti au libre exercice de la religion et son souci de satisfaire le besoin religieux du peuple. A intervalles réguliers, lors des conférences de presse hebdomadaire des Affaires étrangères ou lors des rencontres internationales, les autorités répètent cette même assertion. Après la parution, le 5 septembre dernier, d'un rapport du département d'Etat américain sur la liberté religieuse dans le monde, le porte-parole des Affaires étrangères soulignait que la liberté de religion et de non-religion est inscrite dans la Constitution du pays et que le gouvernement considérait même les croyances et les religions comme un besoin spirituel d'une partie de la population. Lorsque, à intervalles réguliers, la presse étrangère dévoile l'existence de persécutions, d'arrestations opérées à l'encontre de certaines communautés religieuses, comme l'Eglise bouddhiste unifiée, le Bouddhisme Hoa Hao, les Eglises domestiques du christianisme évangélique, la réplique gouvernementale est toujours la même. La répression ne s'exerce que contre des criminels. Interrogé au sujet de temples protestants détruits par la police en juillet 1999 dans la province de Binh Phuoc, le porte-parole du gouvernement vietnamien affirmait qu'il s'agissait là d'habitations" construites illégalement.

Faut-il ajouter encore que dans leurs rencontres avec les responsables religieux, les plus hautes autorités se plaisent à montrer leur tolérance. Hô Chi Minh, à son époque, tout en s'efforçant de vider pagodes et églises, ne manquait pas d'envoyer ses voeux aux bouddhistes pour le Phat Dan, et aux catholiques pour la Noël. Recevant Mgr Nguyên Van Binh, le 22 septembre 1976, le Premier ministre Pham van Dông affirmait : "Je lis beaucoup l'évangile. Je trouve que les enseignements de Jésus sont tout à fait conformes au socialisme". Tout récemment, le 25 octobre 2000, on entendait, rapportés par l'Agence UCA News, le même type de propos dans la bouche de l'actuel secrétaire général, Lê Kha Phiêu. Lors d'une réunion du Comité d'union du Catholicisme à Hanoi, groupe catholique patronné par le Front patriotique, le haut responsable communiste disait "exprimer sa gratitude aux catholiques et à leurs communautés pour les grands services qu'ils auraient rendus non seulement à leurs coreligionnaires mais aussi à la nation tout entière".

Les vrais objectifs

Inutile de faire remarquer que derrière ce rideau affiché de bonnes intentions, se cachent de tout autres objectifs. Jamais proclamés publiquement, on peut cependant les découvrir dans certains documents à usage interne et à diffusion limitée. La plupart du temps, marqués du sceau "secret", ils sont destinés aux cadres spécialisés des Affaires religieuses. Un bon exemple de ce type de directive a été publié, dans sa version vietnamienne, par la revue parisienne "Duong Moi" (Voie nouvelle). Intitulé "Notre tâche à l'égard de l'Eglise catholique" et daté du 2 septembre 1978, ce texte, après avoir présenté l'Eglise catholique comme une organisation réactionnaire, au service du colonialisme, puis de l'impérialisme, attachée aujourd'hui à ébranler le socialisme, dévoilait l'objectif du parti à l'égard de du catholicisme au Viêt Nam : "transformer l'Eglise qui jusqu'ici était un instrument de l'impérialisme et des anti-révolutionnaires en une religion au service de l'Etat, patriote, proche de la nation et du socialisme, réformer sa doctrine, son organisation, sa législation et ses cérémonies selon une orientation de progrès". Le document exposait ensuite la stratégie à mettre en oeuvre pour atteindre cette fin : comment gagner les prêtres, les congrégations religieuses, les maisons de formation sacerdotale ?

22 ans ont passé depuis la diffusion de ce texte de combat. On aurait pu croire que ce type de conceptions appartenait aujourd'hui à une époque révolue à laquelle l'esprit de "Dôi Moi" (renouveau) en tous les domaines avait mis un terme.  Or, une semaine avant le voyage du président Bill Clinton au Viêt Nam, un institut des droits de l’homme dont le siège est à Washington (1), Freedom House, a lancé dans le public, sous le titre général de "Directives pour mettre un terme à la religion", la traduction anglaise de huit documents secrets émanant des autorités gouvernementales centrales ou régionales, au total, une cinquantaine de pages destinées à orienter et à mener à bien la répression des communautés chrétiennes, en particulier protestantes. Signalés par Murray Hiebert de la revue Far Eastern Economic Review (16 novembre 2000), les textes peuvent être consultés sur le site internet de l'Association des droits de l'homme. Le titre du premier document est instructif eu égard aux intentions des responsables politiques vietnamiens à l'égard de la religion : "Le Problème de l'utilisation de la religion par nos ennemis". Une idée simple est martelée au long de ce texte, à savoir que, sous toutes religions, se dissimulent les noirs desseins de forces ennemies qui sous le couvert de la religion visent à faire vaciller le pouvoir en place. Une reprise de l'histoire de l'implantation du Christianisme au Viêt Nam, depuis le 17ème siècle, tente, au prix d'énormes déformations historiques, de montrer que l'évangélisation a toujours été au service des puissances étrangères. Les objectifs du christianisme au Viêt Nam aujourd'hui n'auraient pas changé. Le Vatican uni à l'impérialisme américain essaie de pratiquer au Viêt Nam la politique qui en Europe de l'Est a abouti à la chute du communisme. En conséquence, il est impératif de lutter directement contre la propagation du christianisme, plus particulièrement au sein des minorités ethniques. Les mesures préconisées à cet effet sont décrites dans le détail tout au long des sept autres documents.

Comment le Parti contrôle les religions

Le régime de Hanoi a mis au point un cadre de contrôle commode pour lui dans lequel il s'efforce de faire rentrer tous les groupes religieux. Tous ont dû se soumettre à un processus de normalisation, qui consiste à adopter une structure commune, à se doter d'un comité dirigeant et d'une constitution propre approuvés par les autorités et à contracter un certain nombre de liens organiques qui la rattachent au Front patriotique. C'est à l'issue d'un processus de ce type qu'a été créée en 1981, sous le patronage et la surveillance du parti, l'Eglise bouddhiste du Viêt Nam qui reconnaît officiellement son appartenance au Front. Cette appartenance est cependant énergiquement refusée par les dirigeants du bouddhisme unifié, dont les deux plus connus sont le patriarche Thich Huyên Quang, aujourd'hui en résidence surveillée dans le Centre Viêt Nam et le vénérable Thich Quang Dô, recteur de l'institut de la propagation du Dharma, lui aussi longtemps emprisonné. Depuis une dizaine d'années, par des lettres ouvertes et des gestes spectaculaires, ils ne cessent de réclamer leur autonomie complète par rapport au pouvoir. Plus récemment,  diverses branches du caodaïsme (la secte de Ban Chinh de Bên Tre, la secte Dai Minh de Cà Mau, l' Eglise cao dai de Tây Ninh) ainsi que le bouddhisme hoa hao se sont vu offrir une existence et des activités officielles grâce à la création d'un présidium ou d'un directoire affirmant ouvertement son rattachement au Front. Cette officialisation a été accompagnée, surtout chez les bouddhistes hoa hao d'une rébellion ouverte des fidèles et de certains anciens dirigeants contre la nouvelle direction. Plusieurs fidèles ont été arrêtés. Ce même processus a abouti à la mise en place des structures officielles de l'islam. Le 21 octobre dernier, un communiqué de Lê Quang Vinh, directeur du Bureau des affaires religieuses, informait de la création d'un Comité de mobilisation du protestantisme, prélude à la création d'une Eglise officielle à laquelle la communauté protestante avait jusqu'alors échappé. Seul le catholicisme dont le rattachement à Rome et à l'Eglise universelle interdit de tels liens n'a pas eu à se soumettre à cette normalisation. Sa Conférence épiscopale est reconnue officiellement et surveillée par l'Etat. Comme pour les autres religions, ses activités sont étroitement contrôlées.

Le gouvernement contrôle les six religions qu'il reconnaît (le catholicisme, le protestantisme, le bouddhisme, le caodaïsme, le bouddhisme ha ho, l'islam) ; les autres étant illégales et n'ayant pas le droit d'exister sont réprimées. L'instrument du contrôle tatillon de l'expression religieuse de la population, ce sont les directives. Concoctées par le bureau des Affaires religieuses du gouvernement, elles sont censées régir les activités religieuses du pays. Elles n'ont jamais défaut depuis la fondation de la République démocratique du Viêt Nam en 1954. Le premier décret sur ce sujet fut signé de Hô Chi Minh. Il fut suivi en 1977, du décret 297 CP signé de Pham Van Dông, auquel succéda le décret N° 69 HDBT, Hanoï, signé le 21 mars 1991 par Dô Muoi, lui-même remplacé par le décret N° 26/1999/ND-CP du 19 avril 1999, signé de Pham Van Khai, sans compter les lettres d'application et divers amendements. Rien n'échappe à la vigilance des directives : les activités religieuses ordinaires dont il faut communiquer le programme chaque année, les activités extraordinaires pour lesquelles il faut demander l'autorisation, la formation des futurs «spécialistes du culte » qui doivent jouir de l’autorisation des cadres locaux et d’un certificat de socialisme,  les ordinations, nominations déplacements des prêtres et des bonzes, la propriété religieuse, l’entrée au couvent, les déplacements des prêtres et des bonzes, les nominations des évêques et des hauts dirigeants religieux, etc.

Pour que ce tableau de la situation des religions au Viêt Nam reflète la réalité, il faudrait encore lui ajouter détail des procès iniques faits aux adeptes des religions non reconnues ou dissidents, des arrestations opérées parmi eux, des brimades, et pour certains, de la discrimination dans lesquelles ils sont tenus…

J.L.


(1)Center for religious freedom, Freedom House, 1319 18th Street NW Washihgton.