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VIET NAM infos numéro 37 - 15 juillet 2006


Lectures d’été
Et beaucoup plus
Chers amis lecteurs, voici, accompagnés de courtes présentations, quelques extraits d’œuvres, , de quatre écrivains du Viêt-Nam, Duong Thu Huong, Nguyen Huy Thiêp, Pham Thi Hoai et Bao Ninh qui ont fortement marqué la vie littéraire vietnamienne contemporaine. Signalons que ces oeuvres nous sont accessibles grâce aux traductions fidèles et inspirées de Kim Lefèvre, Phan Huy Duong, Colette Kowalski, Sean James Rose…


Duong Thu Huong


Née en 1947 à Thai Binh (Nord Viêt-Nam), Duong Thu Huong ne sait écrire que ce qu’elle ressent et pense profondément. A vingt ans, jeune et passionnée, avec ses camarades de brigade, elle chantait sous les bombes pour donner du cœur aux combattants, et, si possible, faire tomber les avions. Elle serrait les dents et supportait les horreurs de la guerre, sûre que celle-ci libérerait son peuple. Tels étaient les principes. Puis vient la « libération » du Sud Viêt-Nam, en avril 1975, et Duong Thu Huong découvre avec épouvante la vérité cachée, la propagande, le mensonge. Sans quitter le côté des victimes, lle s’engage alors auprès du peuple contre le pouvoir dictatorial. « Avant Duong Thu Huong, aucun auteur vietnamien n’osait envoyer ses manuscrits à l’étranger. Maintenant la majorité des écrivains suit son exemple ! Elle a fait s’écrouler de nombreux tabous. Dans son roman « Les paradis aveugles », elle fut la première écrivaine à avoir le courage de traiter des thèmes de la réforme agraire et du processus de dégradation du statut d’intellectuel sous la contrainte du pouvoir communiste » (Phan Huy Duong).

Janvier 2006, son sixième et dernier roman, Terre des oublis, son chef-d’œuvre, arrive à point nommé pour réveiller le Paris littéraire de sa torpeur. On y découvre un monde où le bonheur semble à la portée de chacun ; mais l’engrenage de ka guerre, la contrainte du devoir à la fois imposé et consenti, se referment sur l’individu comme un piège fatidique.

Liêt si Bôn, héros donné pour mort, revient chez lui et retrouver sa femme Miên, remariée, mère de famille et heureuse. Miên accepte de tout sacrifier pour accomplir son devoir et revivre avec un homme qu’elle n’aime plus. L’auteur fait subir à Miên, et à Bôn des épreuves en proportion avec l’absurdité de la guerre. Le corps de Bôn se décompose et pue. Il est impuissant. Lui qui était prêt à mourir pour son pays, refuse maintenant de quitter avec dignité l’être aimée, de se sacrifier pour préserver l’honneur. Non, il se bat pour son propre bonheur jusqu’à sa propre destruction.

Bôn n’est pas un poète, mais ce matin, en voyant la vallée s’illuminer soudain d’une lueur émeraude, 

limpide comme la lumière condensée, il se fige, fasciné : Voilà sa terre natale, la terre qu’il a polie de ses pas. Et pourtant, c’est la première fois qu’il remarque ces fleurs étranges. Avaient-elles germé pendant ses années d’absence, amenées ici par des oiseaux migrateurs, ou bien la misère de sa jeunesse l’avait-elle privé du temps libre pour contempler les paysages ? Il ne peut pas en décider. Il sait seulement que ces fleurs fragiles ressemblent à un nuage vert qui s’abat sur la vallée, tournoie entre les herbes argentées, les lilas sauvages desséchés, chancelle dans la lumière mate de l’automne. Leur beauté l’étourdit. Il se laisse choir sur l’herbe, regarde le soleil glisser sur les fleurs, éprouve soudain l’envie de pleurer, de se dissoudre, les membres épars, l’envie qu’on lui transperce le cœur avec une baïonnette pour mettre un terme à son existence misérable et solitaire en ce monde, l’envie d’être emporté comme un poulet par un aigle, loin, très loin, dans une île sauvage ou un désert coupés du monde des hommes, où il referait sa vie parmi la végétation, les bêtes sauvages. Cette vie serait peut-être plus dure mais elle ne serait pas humiliante, écrasante comme celle qu’il mène ici. (trad. Phan Huy Duong)

Duong Thu Huong a trois visages, d’abord celui de la romancière qui d’œuvre en œuvre accompagne avec un grand amour ses personnages dans la recherche d’un bonheur impossible, puis celui de l’essayiste, la chroniqueuse, au style acéré et à la pensée forte, qui jamais ne baisse les yeux, et enfin, celui de la polémiste utilisant parfois la grossièreté la plus choquante pour déstabiliser les adversaires qui mettent en question sa sincérité et son intégrité.

Ma cellule de prison était infectée d’innombrables moustiques. En tendant la main, je les capturais aussitôt. J’en ai attrapé des quantités. J’ai aussi attrapé des asticots noirs grouillant sur la vieille couverture de coton qui m’avait été distribuée, une couverture constellée des taches de sang séché laissées par des prisonniers atteints de dysenterie. Je chassai les cafards dans les jointures de mon lit. Avec leurs cadavres, je reconstituais la scène du passage de l’Elbe dans le film « Libération » de Bondarchuk et celle de la bataille de Waterloo dans le film sur Napoléon. Je comparais la mise en scène des Russes et des Français. J’ai toujours été passionnée du septième art même si, en ces lieux de boue, de fange et de misère, le cinéma reste un rêve inapprochable et luxueux. Mais je n’ai pas cessé de rêver. Je continue à rêver. Avec des cadavres de punaises en guise de chars et de canons, des cadavres de moustiques et d’insectes en guise de troupes, je me remémorais les films qui, autrefois, m’avaient transportée. Et je me souvenais de mon père, un homme que j’ai aimé dans le ressentiment et l’amertume, un père affectueux jusqu’à l’excès et sévère jusqu’à l’injustice. Il m’aimait mais ne pouvait s’arracher aux principes rigides du féodalisme. Je l’aimais mais il m’était impossible de ne pas être un enfant indocile. A ces moments-là, je ressentais son absence et son image envahissait toute mon âme m’entraînant loin de mes rêves artistiques. Je m’expliquais devant lui, je me disputais, je lui présentais mes reproches, nous pleurions ensemble dans l’amertume. Il arrivait que cela se produise en plein interrogatoire alors que mes oreilles entendaient des questions et que ma bouche y répondait tout comme une bande magnétique en train de se dérouler. L’expérience de ces jours-là m’a permis de comprendre comment Cervantès avait écrit Don Quichotte en prison. Certainement Cervantès dans son cadre particulier, était libre. Il était libre même dans sa cellule. Cette liberté de l’illusion était pourtant si intense que son environnement s’estompait, se fragilisait, s’anéantissait. Le monde extérieur est impuissant à exercer le moindre effet sur l’esprit et l’affectivité de l’écrivain. C’est une liberté créée par lui. La liberté de l’illusion ! Elle surgit du défi lancé à l’adversité extérieure. Elle survit comme un soleil spirituel, visible par une seule personne qui en est illuminée et réchauffée.

Cette liberté est le pouvoir suprême de l’écrivain, l’activité sacrée par laquelle il s’empare du feu. A part lui, personne ne peut la lui apporter. Elle est l’espace vital de l’écriture. (La Liberté, l’espace vital illusoire de l’écriture, trad. J. Lefrançois)

L’habitude contractée dans la guerre qui consiste à mépriser la vie humaine a exacerbé l’instinct criminel chez une minorité, alors qu’elle a renforcé la patience et la résignation de la masse. Ce qui explique la perplexité de maints vietnamologues devant ce paradoxe : comment un peuple si brave dans la guerre peut-il être si veule en temps de paix ? A mon avis, il n’y a pas de quoi s’étonner. Là où les institutions démocratiques ne sont pas encore bien assises, où les hommes ne sont pas conscients de leur droit de vivre en tant qu’hommes, n’importe quel brave soldat peut faire un citoyen abruti et lâche (Le vol noir des corbeaux, trad. Nguyên Huu Tân Duc, consultez notre site www.vninfos)

Histoire d’amour racontée avant l’aube (1991, Ed. de l’Aube), Paradis aveugles (1991, Ed. des Femmes), Roman sans titre (1992, Ed ; des Femmes), Au-delà des illusions (1996, Philippe Picquier), Myosotis (1998, Philippe Picquier), Terre des oublis (2006, Sabine Wespieser)

Nguyên Huy Thiêp

En 1987, au lendemain du VIe Congrès du PCV (décembre 1986), celui du « renouveau », Un général à la retraite d’un jeune auteur de 37 ans, Nguyên Huy Thiêp, fit l’effet d’une bombe. On y reconnut le vrai réalisme socialiste, celui de la haine, de l’égoïsme poussé jusqu’à l’absurde. Un général retraité n’ayant pu supporter les réalités de la vie sans âme et sans cœur pour lesquelles il a combattu, accepte de repartir au front, en première ligne, pour mettre fin, dans la mort, à sa profonde déception.

Il prit congé des amis et connaissances, puis se rendit sur la tombe de ma mère où il ordonna au capitaine Thanh de tirer trois salves. Le soir, il convoqua M. Co et sa fille. Il offrit à M. Co 2 000 dông en lui recommandant de faire ériger une stèle sur la tombe de sa femme. Puis, il s’adressa à Mlle Lai : « Marie-toi, petite », lui dit-il. Lai éclata en sanglots : « Je suis tellement laide que personne ne voudra de moi. En plus, je suis beaucoup trop crédule… » « Ma fille, ne comprends-tu pas que la crédulité est une force qui nous aide à vivre ? ». lui dit mon père dans une voix étranglée par l’émotion. Mais j’étais loin de soupçonner que ces paroles étaient en fait un adieu.

Avant de monter en voiture, mon père sortit du baluchon un cahier d’écolier qu’il me tendit : « J’ai noté là-dedans deux ou trois choses. Jettes-y un coup d’œil ». Toute la famille était là. « Tu pars au front ? » demanda My. « Oui », dit mon père. « C’est comme dans la chanson alors ! » s’écria la petite Vy. Et elle fredonna :
« La route qui mène au front
Est si jolie en cette saison… »
« Tu parles trop, petite insolente ! » la gronda mon père. (trad. Kim Lefèvre)

Après Un général à la retraite, d’autres nouvelles ont suivi, Leçons paysannes, Le cœur du tigre,Il n’y a pas de roi… confirmant un talent, une personnalité hors du commun. Comme un bûcheron abat un arbre, Thiêp s’en prend à l’homme social, produit du système, à coups de hache rageurs, violents, précis, et sans pitié. Est-il pessimiste? Il est surtout essentiellement et cruellement réaliste et nous révèle ses propresrecettes pour survivre ou ne pas survivre.

Après presque vingt ans de succès, et un premier roman, A nos vingt ans, qui, à sa publication, n’a pas marqué les esprits comme l’acaient fait ses nouvelles et contes, le 30 avril 2005, trente ans après la fin de la guerre, Thiêp nous livre quelques réflexions personnelles sur un sujet délicat qu’il n’a jamais abordé dans ses œuvres : la politique et la guerre :

Une démocratie sans responsabilité, un mode de vie sans lendemain trouvent un terreau favorable sous la bannière du communisme. Si on n’y prend pas garde, la situation deviendra incontrôlable ; on ne pourra plus faire régner la justice, et tout cela nous conduira vers une dictature. Car seule la dictature sera capable de ramener l’ordre social et économique. Or la dictature politique n’est pas un avenir.

Que devient un écrivain dans un pays « sauvage », en voie de développement, comme le Viêt-Nam ? Aujourd’hui, le combat révolutionnaire est toujours promu au premier rang des sujets littéraires. Les auteurs militaires gardent une place très importante dans l’Union des écrivains vietnamiens et jouissent d’un traitement de faveur ; leur fonction est équivalente à celle de commissaires politiques dans l’armée. Les œuvres qui traitent de la guerre sont épiques, louent ses mérites, vont en sens unique.

Pour ce travail, combien d’argent, d’encre, de papier ? Quel écrivain osera parler franchement de la guerre ? Il ne s’agit pas de relater des faits ou de retranscrire des témoignages (il y en a des milliers), il ne s’agit pas non plus d’imaginer ; l’écrivain doit seulement montrer la nature et le sens profond de la guerre, dire sa terrible vérité. Ce n’est pas chose aisée dans le Viêt-Nam d’aujourd’hui, cela équivaut à un suicide.

L’année dernière, j’ai parcouru le pays. A Saïgon, j’ai rencontré Nguyên Van Hanh, un de mes anciens professeurs, il fut un temps le chef adjoint du département de la culture et de la pensée au comité central du Parti communiste. « Si tu veux écrire quelque chose sur la guerre, il vaut mieux que tu écrives sur la guerre contre les Français, m’a-t-il dit, car la plupart des protagonistes sont morts. Mais si tu écris sur la guerre contre les Américains, tu cherches ton malheur : c’est du suicide ! »

J’ai compris son conseil. La vie est courte, il y a encore plein d’autres sujets pour écrire, et il faut vivre… » (Le Monde 30 avril 2005, trad. Sean James Rose)

Un général à la retraite(1990), le coeur du tigre (1993), Conte d'amour un soir de pluie(1999), L'or et le feu(2002), Une petite source douce et tranquille (2002). A nos vingt ans (2005)Ed. de l’Aube.

Pham Thi Hoài

Pham Thi Hoài, intellectuelle en révolte, se sert des des mots comme s’ils étaient des pavés que l’on puiisse jeter dans la mare pour réveiller les vivants et les morts. Juste et inventive, elle est tantôt cruelle et tantôt réjouissante. Elle est moderne 

Comme Duong Thu Huong, Pham Thi Hoài se veut étrangère au compromis ; au mensonge, aux demi-vérités. Elle n’épargne personne, même pas elle . Elle parle vrai et elle dérange.

Il y a plus de quatre-vingts ans quelqu’un a écrit : « On se demande pourquoi les hommes vietnamiens sont arriérés. Dans une vie humaine il n’y a qu’une véritable phase d’apprentissage. Enfant, on ne fréquente que l’école préparatoire, c’est une introduction à l’étude. Mais à peine est-on entré dans la vraie, la bonne phase d’apprentissage, on a déjà le souci d’une famille. Cet âge est dit aussi âge des amours, des nuits sans sommeil. En vérité, c’est l’amour qui fait avancer les gens. Des hommes de vingt ans, cultivés et intelligents, encore sans liens conjugaux et encouragés en outre par tant d’œillades de jeunes filles, se démèneront d’autant plus pour déployer force et talent. En vérité, le développement ou l’arriération d’un pays dépend des yeux de ses filles. Mais dans notre Viêtnam, la flamme de l’amour s’éteint à peine allumée. Sans doute que se marier, c’est comme jeter de l’eau sur ce feu. De plus, on a toujours mis en garde contre la passion amoureuse, mais mieux vaut s’exposer un temps à passer pour un débauché que de rester sa vie durant un rien du tout ».

Un certain temps, j’avais été débauché, puis un certain temps rien du tout, désormais je me préparais à prendre le départ, en hâte, comme s’il pouvait être trop tard.

En hâte, comme s’il pouvait être trop tard, je consacrai deux heures à examiner mes chances. J’avais mené la vie de l’homme de la rue, devais-je maintenant orienter mes rêves vers le bien de la patrie ? Personne ne s’en souciait dans ce pays, à part d’une poignée d’employés d’Etat à la retraite et de vétérans de la guerre. 
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Je ne possède pas ce zèle niais et intentionné. Et d’ailleurs ne dit-on pas que plus on se fait de souci pour le pays, plus il y a à s’en faire ? Alors quoi ? Ce pays ne pourra vraiment changer que quand personne ne se fera plus pour lui. D’un autre côté je ne pouvais pas passer le reste de ma vie sans bouger, dans le style asiatique du « Tout-passe-comme-fuient-les nuages », remâchant jusqu’à la énième goutte de salive : « Ma voisine, la montagne, mes amis, les oiseaux, mes hôtes, les nuages, ma sœur, la lune ». Si je cite ici le grand Uc Trai, c’est seulement parce que j’ai besoin d’un exemple. Ces poèmes du maître tombé en disgrâce, avec leur immobilisme littéraire, plein d’émotion et saisissant toutes les finesses, très occupé de soi et assez peu du monde, m’enseignaient que je ne devais pas me laisser aller ainsi
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D’ailleurs, nous autres Vietnamiens, ne sommes pas nés pour une seule chose. Chacun de nous est un bric-à-brac de talents, les plus dignes d’entre nous ont le visage et les allures d’un brocanteur qui a réussi. Nous ne nous sentons vraiment bien que dans un chaos de petites occasions. Alors notre créativité peut danser, rien ne la freine, nous récoltons en masse l’admiration pour notre adresse, notre esprit de répartie et notre inventivité. Mais jamais nous ne nous sentons chez nous à un endroit où tout semble déjà en ordre. Certes, nous admirons cet ordre, mais en même temps nous faisons une grimace dédaigneuse et disons : Comme c’est ennuyeux et décadent. Comme tout Vietnamien, je maudis en toute occasion le sort qui m’a fait vietnamien, mais si l’on me laissait le choix, je soupirerais et souhaiterais être vietnamien. (trad. Colette Kowalski)
(Un héros, Menu de dimanche, Acte Sud)

Interview
« Quand je suis né, la guerre était déjà là. Pendant 15 ans, je l’ai vue chaque jour. Pourtant, je n’étais pas une enfant malheureuse. Au Nord Viêt-Nam, dans les années 60-70, je pensais que la guerre durerait toujours, comme les nuages dans le ciel. Mais en 1975, nous avons vu l’avancée des drapeaux rouges sur nos cartes d’école. Chaque jour, un élève plaçait un drapeau rouge sur une nouvelle ville prise au Sud Viêt-Nam. Quand la reconquête fut finie, je pleurai, comme les autres mais pour moi c’était de peur : qu’allait-il se passer maintenant que la guerre n’était plus là ? 
La première décennie après la guerre, on vit une poursuite du système de réglementation qui existait pendant la guerre, fondée sur la même rigueur idéologique. Dans le Sud, les gens étaient emprisonnés, les propriétés saisies et on assistait à des purges d’intellectuels. Une guerre éclata avec le Cambodge, puis la Chine et l’unification provoqua l’isolement international, la pauvreté et la répression. La politique d’ouverture n’arriva que plus tard et, en 1994, l’embargo américain fut levé. Aujourd’hui, pour beaucoup d’Américains, la guerre appartient au passé et on n’en parle plus que comme élément de comparaison avec d’autres conflits. Pourtant, au Vietnam, il n’est pas possible d’oublier cette guerre qui a tué quatre millions de personnes et répandu des quantités de produits chimiques. En outre, cette guerre a été une victoire totale pour le communisme, qui continue à utiliser cet argument pour rester au pouvoir 30 ans plus tard. Nos valeurs traditionnelles ont disparu et les plus nobles des aspirations du communisme ont été remplacées par la corruption, les conflits ethniques larvés, les atteintes aux Droits de l’homme et des inégalités sociales. Tout cela perdure et restera aussi évident que les nuages dans le ciel jusqu’à ce que les choses changent » (Sources Los Angeles Times).

Note : Pham Thi Hoài a créé le site talawas, l’un des meilleurs sites de discussion sur le Viêt-Nam.

La Messagère de cristal (1991, Ed. des Femmes)
Menu de dimanche (1997, Acte Sud)

Bao Ninh

Né en 1952 à Nghê An, Bao Ninh, avec son premier et unique roman, Le chagrin de la guerre, nous fait toucher du doigt comment et jusqu’où la guerre a détruit l’homme et son espoir de bonheur. Alors que son père, peintre, brûle ses tableaux pour exprimer dans un dernier geste d’homme libre son droit à effacer son existence d’artiste, Kiên, le personnage central du Chagrin, trouve dans l’écriture, sa mémoire, des bribes d’un bonheur perdu, des sentiments ignorés, un sens à la vie que celle-ci ne lui a jamais donné. 

Note : Récemment, Le chagrin de la guerre, (Nôi buôn chiên tranh), a été réédité au Viêt-Nam sous le titre Thân phân tinh yêu (Le triste sort de l’amour) .

Le chagrin de la guerre (1994/1997 Philippe Picquier)

« Un homme de trente ans revient après dix années de guerre. Il essaie de recoller les morceaux épars de son existence. A la lueur d’une petite lampe à pétrole, nuits après nuits, feuillets après feuillets, il écrit sa vie, la guerre, l’amour. L’écriture le repousse de plus en plus loin, de plus en plus profondément dans le passé, la boue, le sang, la violence, les atrocités. Et les feuillets s’entassent pendant que la vie de tous les jours se délite, pendant que la mémoire, comme un fleuve à la dérive, à travers mille méandres, l’ensevelit dans les pages cachées de son passé. » (texte de représentation)

Ensemble, nous nous sommes traînés dans les poussières rouges, dans la boue, une mitraillette pendue à l’épaule, une sacoche au dos. Nous marchions pieds nus. Comme lui, comme tous les simples soldats de cette guerre américano-vietnamienne, nous avons partagé le même sort, les moments de gloire et de vicissitudes, les victoires, les défaites, le bonheur, la douleur, la mort, la survie. Mais chacun de nous a été broyé d’une manière différente. Dès le départ, chacun a porté, profondément enfouie en lui, une guerre à lui, totalement dissemblable de la guerre commune, des conceptions extrêmement différentes sur l’homme, sur son époque. Et naturellement, chacun avait un destin distinct dans l’après-guerre. On peut dire que nous sommes semblables dans la dissemblance absolue de notre atroce poursuite commune, identique, de la guerre.

Mais nous partageons aussi une tristesse, l’immense tristesse de la guerre, une tristesse noble, au-delà de tout bonheur, au-delà de toute souffrance. Grâce à elle, nous avons survécu à la guerre, nous avons échappé à la tuerie sans fin, à l’encerclement douloureux des fusils, des baïonnettes, à la hantise de la violence, des atrocités, pour revenir, chacun par un chemin qui lui est propre, dans la vie, une vie sans doute pas très heureuse, sans doute embourbée dans bien des maux, des vices, mais c’est la meilleure vie qu’il nous soit donné d’espérer, car c’est une vie dans la paix. C’est très certainement le message que le vrai auteur de cette œuvre a voulu nous communiquer.

Néanmoins, et pour de multiples raisons, la tristesse de la guerre pèse beaucoup plus lourd dans le cœur de l’auteur que dans le mien. Elle l’empêche, face à la vie actuelle, de retrouver la moindre paix dans sa conscience. Les jours et les mois de son existence ne cessent de reculer.

Peut-être, comme on dit souvent, est-ce là une situation anormale, un pessimisme né de l’impasse de la pensée, d’une vie spirituelle sans espoir. Néanmoins, je crois qu’il est heureux, dans son pèlerinage sans fin vers le passé. Libérée de l’oubli, son âme peut continuer à vivre le printemps des sentiments qui, aujourd’hui, ont disparu, ont vieilli, ont muté. Il reviendra auprès de l’amour, de l’amitié, de la camaraderie, des sentiments qui nous ont aidés à survivre aux mille douleurs de la guerre. J’envie l’inspiration, l’optimisme qui l’attirent dans le passé. Il peut ainsi vivre éternellement les jours, les mois de notre jeunesse. Des jours de douleur, mais aussi de gloire. Des jours de malheur, mais aussi d’humanité. Des jours où nous savions clairement pourquoi nous devions nous engager dans une guerre, pourquoi nous acceptions de tout supporter, de tout sacrifier. Quand tous, nous étions encore très jeunes, très purs, très sincères. (trad. Phan Huy Duong)