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VIET NAM infos numéro 6 - 15 mai 2001

LE IXe CONGRES 
Après la bataille...

Jean Lefrançois

Le silence qui suit les batailles

Plus d'un mois s'est écoulé depuis la clôture du 9ème Congrès (19 au 22 avril 2001). Après les flots de discours, les prestations oratoires et les fausses confidences des hauts dirigeants du parti devant la presse, le silence est retombé sur la scène politique vietnamienne; il est impressionnant. Silence des partants, les hauts conseillers, Do Muoi, Lê Duc Anh et Vo Van Kiêt, qui ont réussi à évincer l'ancien secrétaire général, Lê Kha Phiêu, et se sont retirés dans l'ombre avec leur victime... définitivement, ont-ils affirmé. Mais sont-ils bien partis? Sur ce point, il nous faudra attendre pour voir. Restent les nouveaux venus : ils se taisent eux aussi. On cherche désespérément les signes suggérant la mise en oeuvre d'une nouvelle conduite des affaires. Les propos et les interventions du nouveau personnel politique et en particulier du nouveau secrétaire général, Nông Duc Manh, restent désespérément banals. Celui-ci a très peu desserré les lèvres depuis la fin du Congrès. Certes, il donne à contempler un visage que la romancière dissidente, Mme Duong Thu Huong trouve intéressant, le seul du Bureau politique qui reflète une certaine intelligence (sang sua), dit-elle. De plus, il a la figure triste du héros de Cervantes, ce qui ajoute à son charme (1). La romancière se plaît à trouver de nobles raisons à sa tristesse, une vie gâchée, un pays gangrené dit-elle. Elle laisse même entendre qu'il aurait une conscience ! Mais que dit-il? que fait-il donc depuis sa nomination ? Les agences de presse qu'elles soient vietnamiennes ou étrangères cherchent en vain quelque chose à dire de lui. Le jour de la clôture du Congrès, il avait vaguement parlé de la poursuite de la lutte contre la corruption et de la continuité de la politique étrangère. Il a, plus tard, murmuré quelques lieux communs sur la solidarité des partis frères, le 24 avril, lors de sa rencontre avec le président du Parti laotien, propos qu'il a dû répéter au vice-président de la Chine, rencontré le même jour. Il a même serré la main du premier ministre thaïlandais Thaksin, le lendemain. A l'intérieur du pays, on l'a vu ici et là. Le 21 mai il était dans le Nghe An, la patrie de son père présumé. Il y a déploré le sous développement de la région et, selon l'Agence Vietnamienne d'Information, il a recommandé de bien organiser la réalisation des résolutions du 9ème Congrès". Depuis le 21 mai, il a repris son poste de doyen de l'assemblée, attendant un remplaçant, mais toujours aussi peu loquace.

Ce vide apparent n'empêche pourtant pas l'appareil du régime de fonctionner. Des événements graves ont eu lieu qui montrent que le pouvoir n'est pas en vacance et qu'il est bien loin d'avoir abandonné ses prétentions de gouverner la société civile. 600 policiers sont venus au petit matin du 17 mai chercher le P. Ly qui se préparait pour sa messe, messe que lui avait interdite une décision du pouvoir civil. Un peu partout, on a même l'impression que la répression se durcit. Après comme avant le Congrès, c'est la même chose. Mais, aujourd'hui; d'ou viennent les ordres ? Y a-t-il encore un pilote au Parti communiste vietnamien.

Un règlement de comptes

Pour comprendre l'actuel vide au sommet, un vide qui, pourtant, ne semble pas compromettre le fonctionnement normal du régime, il est nécessaire de caractériser ce qu'a été ce neuvième congrès. Comme on l'a fait remarquer, il s'est peu intéressé aux idées philosophiques ou politiques, aux grandes programmations économiques et sociales dont raffolent pourtant les partis communistes au pouvoir. Certes, comme d'habitude, pour l'élaboration du rapport politique, on a fait appel aux contributions des diverses couches de la nation pendant des mois, mais le résultat approuvé par le Congrès est terne et sans grand intérêt. La vraie réalité du 9ème congrès aura été un conflit de personnes et d'ambitions sans précédent. Autre nouveauté, ce conflit est, aujourd'hui, passablement connu.

En fait les choses ont commencé bien avant le 9ème congrès. Elles seront d'ailleurs achevées lors de son ouverture et les congressistes se contenteront d'enregistrer les résultats d'un combat déjà terminé. Les trois mentors du Parti, les anciens dirigeants, Dô Muoi, Lê Duc Anh et Vo Van Kiêt, ceux-là mêmes qui, en 1997, avaient fait parvenir Lê Kha Phiêu au poste se secrétaire général, se sont retournés contre lui et ont déclenché leur offensive dès l'année dernière bien avant la préparation du Congrès. En octobre 2000, ils avaient rendu publique une lettre écrite par eux, accusant explicitement Le Kha Phieu d'avoir démontré un "manque de capacité dans la direction du Parti et de l'Etat" (2). Cette lutte des trois conseillers contre le secrétaire en place a été d'une férocité telle qu'elle a effrayé plusieurs dirigeants pourtant habitués à ce type d'affrontement. Ainsi, le général Vo Nguyên Giap, aujourd'hui, âgé de plus de 90 ans, a envoyé une lettre aux membres du Comité central (3), qui décrit ainsi le climat régnant au plus haut niveau du parti depuis la fin de l'année dernière : "La situation est anormale... La désunion règne au plus haut niveau... Des individus cherchent à monopoliser les postes. Des tentatives de coups d'Etat à l'intérieur du parti se préparent... Jamais auparavant dans le Parti, on n'a vu une situation aussi anormale ..." Une autre lettre adressée au Bureau politique par un de ses anciens membres, Nguyên Duc Tâm, décrit le climat d'intrigues, les luttes de clan à l'intérieur des diverses instances du Parti.

Chaque fois préparée au plus bas niveau, la lutte s'est poursuivie à travers les divers plenum qui se sont succédés depuis le mois de janvier et ont réuni la totalité du Comité central à Hanoi, à un rythme jusqu'alors jamais connu. Le 11ème plenum a été suivi par un 11ème plenum bis, puis par un 12ème plenum. Dès la première réunion qui s'est achevée le 16 janvier, les objectifs des uns et des autres étaient connus. Sept fautes ont été relevées contre Lê Kha Phiêu, par les deux conseillers suprêmes Lê Duc Anh et Do Muoi, et lui ont été lancées à la face. Le secrétaire général en place a été sommé de prononcer son autocritique, proposé à des sanctions disciplinaires. Pendant un temps, Lê Kha Phiêu a pu retourner la situation. Les accusateurs se sont vus, eux-mêmes, accusés de favoriser la naissance de factions, de se placer au-dessus du bureau politique et du Comité central. Du coup, les conseillers sont obligés d'annoncer officiellement leur intention de prendre leur retraite. Enfin, au dernier round, les combattants des deux camps sont tous à terre. Les conseillers ont perdu leur fonction; Le Kha Phiêu a perdu son poste. Il quittera le bureau politique en compagnie Pham Thê Duyêt, de Nguyên Duc Binh, Lê Xuan Tung, tous généralement classés parmi les dogmatiques ou idéologues. Tel est le vide produit. Le colonel Bui Tin, un grand connaisseur des luttes intérieures du Parti, parle à ce propos de la fin d'une ère, celle de Lê Duân, Lê Duc Tho, dont les derniers protégés viennent de quitter le devant de la scène...

Les raisons d'un affrontement

Lors des débats du Congrès, en public, les divers porte-paroles, pour expliquer l'éviction de Lê Kha Phiêu, se contenteront de parler de sa gestion sans relief. Les trois conseillers parleront de ses erreurs. Lui-même reconnaîtra publiquement en avoir commises. A vrai dire, la vraie liste des reproches qui lui sont adressées n'a rien à voir avec ces gentillesses. Les accusations sont officiellement au nombre de sept. Sans doute, la plus grave aux yeux de ses accusateurs, a été l'utilisation d'un service d'espionnage militaire, spécialement dirigé contre ses 16 collègues du Bureau politique. En tout cas, c'est probablement ce fait qui a provoqué la colère des conseillers et d'une partie du bureau politique contre Lê Kha Phiêu. Ce service, grâce à des écoutes téléphoniques et le recueil de documents et de textes compromettants, constituait sur chacun des grands personnages un dossier intéressant contenant même le numéro de certains comptes en banque personnels en Europe. La lettre de Nguyên Duc Tâm donne des renseignements édifiants sur ce service appelé A 10, qui d'après lui a mis le feu aux poudres et déclenché la guerre. L'accusation a d'ailleurs été officialisée par les déclarations de Vo Van Kiêt. Le 19 mai à l'issue du Congrès, M. Kiet a précisé qu'un avertissement avait rappelé aux membres du Bureau politique qu'ils ne doivent pas utiliser un service de renseignements dans un but personnel. Il ajoutait même à titre personnel qu'il était inacceptable pour tout le monde, et je dis bien tout le monde, d'utiliser cet instrument à des fins personnelles". Il est probable que la réprimande adressé au ministre de la défense Pham Van Tra et au chef d'Etat major Le Van Dung, au mois de mars à l'issue du 11ème plenum visait la participation des militaires à cette collecte de renseignements sur les hautes personnalités du régime, même si plus tard, le chef d'Etat major affirmera que la réprimande était liée au gros scandale de la sécurité nationale provoqué par un pilote américain d'origine vietnamienne, Ly Tong, qui avait largué en novembre dernier des tracts anti-régime sur Ho Chi Minh-Ville lors de la visite de l'ancien président américain Bill Clinton au Viêt-Nam.

D'autres accusations ont été formulées contre le secrétaire général, sans doute moins importantes, comme, par exemple, sa faiblesse vis à vis de la Chine dans les négociations qui ont précédé le traité sur la frontière terrestre, signé en décembre 99 et ratifié par l'Assemblée nationale en juin 2000. Il aurait aussi retardé inconsidérément la signature des accords commerciaux avec les Etats-Unis, se serait montré fort maladroit lors de la visite de Clinton au Vietnam. Le soulèvement des montagnards au début du mois de février, considéré comme une faille dans la politique de la sécurité nationale, lui a également été imputé. Tout cela aurait sans doute été oublié si Lê Kha Phiêu ne s'était pas livré à l'espionnage de ses collègues.

Absence de perspective

Ainsi, un mois après un congrès où l'ancienne génération s'est sabordée dans un combat suicidaire, nous savons simplement que le Parti communiste vietnamien continue de fonctionner comme il l'a toujours fait. Les directives politiques contenues dans le rapport politique sont les mêmes que celles du rapport du Congrès précédent. Pour le moment, le nouveau personnel dirigeant n'a pas fait dévier d'un pouce la marche de l'appareil communiste vietnamien et son rapport avec la société civile. En serait-il capable ? Pour le moment rien ne le prouve. Du nouveau secrétaire général, Nông Duc Manh, on dit qu'il est moins mauvais que les autres, moins corrompu, moins ambitieux. Les nouveaux membres du bureau politique seraient plus réalistes et moins dogmatiques. Il faudrait davantage pour arracher le Parti communiste à ses vieux penchants totalitaires. 

J.L.


(1) Voir l'interview de Mme Duong Thu Huong accordée à la radio "Little Saigon" pour l'anniversaire du 30 avril 1975 
(2) La revue Far Eastern Economic avait révélé vers la fin de l'année l'existence de cette lettre
(3) Lettre citée par le journal Ngay Nay, N°456, 1er mai 2001, qui publie aussi dans son intégralité la lettre de Nguyên Duc Tâm.