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VIET NAM infos numéro 7 - 15 juillet 2001

" Le dernier des si phu " ?

 Nguyên Huu Tân Duc (*)

Parmi les dissidents vietnamiens, dont le nombre de dépasse pas actuellement les doigts de deux mains, M. Nguyen Xuan Tu, alias Ha Si Phu, brille d’un éclat particulier. Significatif est le nom de plume adopté en guise de défi par cet éminent intellectuel qui s’interroge : «Mais que sont les si phu devenus ?» (c’est le sens littéral de son pseudonyme[1]).

Né le 22 avril 1940 à Bac Ninh, Nord Viet-Nam, Ha Si Phu, biologiste de formation, obtint son doctorat dans une université tchèque. A son retour au pays, il se consacra corps et âme à la recherche scientifique à l’Institut des Sciences du Viet-Nam. A mesure qu’il montait dans le cursus académique avec le poste de directeur adjoint à l’Institut des Sciences de la ville de Dalat, Ha Si Phu fut invité à rejoindre le Parti communiste vietnamien. Son manque d’enthousiasme fut la cause de ses ennuis et de sa retraite prématurée.

Délaissant contre son gré ses travaux scientifiques, Ha Si Phu se tourna vers l’étude et l’analyse des problèmes politiques et sociaux. En septembre 1988, il écrit son premier essai ‘Main dans la main, marchons sous la direction de l’Intelligence’. Ce texte de 10 pages, diffusé dans un cercle restreint d’amis, dissèque méthodiquement le socialisme tel qu’il était pratiqué sous le régime communiste et fait ressortir ses nombreuses contradictions. La dissertation parvint au Politburo et l’onde de choc atteignit les dirigeants du PCV. Ce fut un tollé. Car pour tout intellectuel vivant sous le régime communiste, l’appel à l’intellect a une charge hautement subversive : il désigne tout ce qui est allergique aux slogans ressassés, aux dogmes imposés, aux disques appris par coeur, aux directives assénées d’en haut, en un mot à la ‘pensée unique’. L’oeuvre s’ouvre en effet par cet appel solennel lancé comme un manifeste : “Qu’on laisse à l’intelligence quelques minutes de totale liberté !”

Le mot piqua le Politburo au vif, et le cercle du pouvoir fit front comme un seul homme, car nul n’ignore que ‘quelques minutes de liberté’ équivaut à la liberté tout court ! Qu’on entr’ouvre la cage rien qu’un instant, et l’oiseau prend lestement son envol, car son royaume est l’immensité du ciel ...

Je pense qu’aucun Vietnamien quelque peu éduqué et cultivé ne peut se permettre de rester indifférent (aux problèmes du pays) en vivant isolé dans son coin, mais qu’il doit se tenir debout, en plein jour, pour exprimer avec gravité et clarté ses idées, armé de ce qu’il a de plus précieux : sa responsabilité d’homme et son intellect.

Il faut un minimum de courage pour tenir un tel langage au Viet-Nam dès la fin des années 80. Depuis lors, il ne manque pas de voix critiques pour s’élever contre les erreurs et exactions du régime : nombreux sont les cadres et membres du Parti qui sont d’accord avec Ha Si Phu – du moins en privé, mais combien osent dire en plein jour ce qu’ils pensent dans leur for intérieur ?

Le pouvoir mobilisa ses théoriciens les plus aguerris (y compris le fameux philosophe-phénoméno-logue marxiste Tran Duc Thao qui perdit là une bonne occasion de se taire !), et au cours des deux années qui suivirent, pas moins de trente commentaires dans les media officiels concentrèrent leurs attaques contre l’essai et son auteur. Celui-ci non seulement ne désarma point, mais enfonça le clou avec deux autres essais encore plus percutants : ‘Réflexions d’un citoyen’ (1993) et ‘Adieu à l’Idéologie’ (1995).

En décembre 1995, Ha Si Phu fut arrêté pendant qu’il effectuait une visite chez des parents à Ha Noi. Alors qu’il circulait en vélo, la police simula un accident pour lui dérober sa sacoche. Il fut accusé, plusieurs jours plus tard, de ‘vol de secrets d’Etat’ (il s’agit en fait de la copie d’une lettre du Premier ministre Vo Van Kiet préconisant des réformes à apporter au PCV, copie donnée à l’intéressé par un membre dissident). Le gouvernement fit interner Ha Si Phu pendant huit mois sans jugement et, le 22 août 1996, lors d’un procès à huis clos qui dura une demi-journée, le condamna officiellement à un an de prison. Le 4 décembre 1996, sous la forte pression de la communauté internationale, le contestataire fut relâché.

Dans une interview donnée peu après aux medias de la diaspora, Ha Si Phu s’engagea à poursuivre sa quête de vérité et de justice pour hâter l’avènement de la démocratie et de la liberté au Viet-Nam. Les autorités répondirent par diverses tactiques de harcèlement, telles que coupure du téléphone, interrogatoires et isolement économique : Ha Si Phu se vit confisquer son ordinateur, interdire tout emploi rémunéré... Ces manoeuvres d’intimidation n’ayant pas réussi à briser la volonté de résistance du récalcitrant, on installa un cordon de sécurité autour de sa maison et tout visiteur fut soumis à une fouille en règle. En outre, un arrêté pris par le gouvernement en avril 1997 interdit à Ha Si Phu et à d’autres dissidents tout contact avec le monde extérieur, particulièrement avec les journalistes étrangers. Dans une lettre ouverte à l’Assemblée Nationale datée du 10 avril 1997 et co-signée par deux autres dissidents, Ha Si Phu éleva une protestation officielle contre ce traitement en ces termes :

Lorsque notre Constitution déclare que les citoyens ont droit à la liberté de pensée et à la liberté d’expression, cela devait signifier que les gens avaient toute la liberté d’écrire et d’exprimer à haute voix leur pensée profonde.”

Bien qu’il ne soit accusé d’aucun crime, Ha Si Phu reste assigné à résidence, ceci aux termes d’une directive inique : la directive 31/CP qui permet aux autorités de harceler, de soumettre à interrogatoire, de mettre en quarantaine et d’isoler économiquement quiconque sur un simple soupçon et sans jugement. Depuis le 12 mai 2000, Ha Si Phu est mis en résidence surveillée par la police de la province de Lam Dong, avec le risque d’être accusé de haute trahison aux termes de l’article 72 du Code criminel du Vietnam. S’il passe en jugement et est condamné, l’accusé risque une peine allant de sept ans d’emprisonnement à la peine capitale. Vers la fin de l’année 2000, une rumeur émanant de milieux proches du pouvoir laissaient entendre qu’on était peut-être allé trop loin dans l’intimidation et la répression, mais qu’il était délicat de faire marche arrière sans perdre la face... Une lueur d’espoir pour Ha Si Phu qui s’est finalement concrétisée début février 2001 : le gouvernement a discrètement mis un terme à toute enquête et poursuite à l’encontre de l’intellectuel récalcitrant. Sans pour autant lever l’assignation à résidence et laisser à Ha Si Phu et à ses amis la liberté d’aller et venir et de communiquer avec le monde extérieur !

Les analyses et critiques de Ha Si Phu sont insupportables pour le régime totalitaire pour plusieurs raisons, notamment :

a) elles font fi de l’idéologie marxiste-léniniste et de la ‘pensée de Ho Chi Minh’ ;

b) elles reposent sur une argumentation rigoureuse, d’où leur caractère scientifique imparable ;

c) elles sont servies par une langue neuve et un vocabulaire précis, débarrassées à la fois des scories poétiques et sentimentales qui entachent le discours politique traditionnel et des slogans de la phraséologie révolutionnaire habituelle ;

d) la rigueur et la sécheresse apparente du raisonnement cachent mal la conviction d’un homme de coeur et de bien, profondément patriote et qui souffre des souffrances de son pays ;

e) lucide et foncièrement non-violent, Ha Si Phu ne se fait aucune illusion sur les mouvements d’opposition anticommuniste de la diaspora, plus tentés par l’invective et la lutte politique à court terme que par la réflexion de fond ...

Tout en saluant l’intégrité intellectuelle et le courage de Ha Si Phu, on ne peut s’empêcher de faire cette amère constatation : rares sont ceux qui, dans le Viet Nam actuel, osent, comme lui, remettre radicalement en cause le régime totalitaire et, à ce titre, accepter d’en payer le prix. Appartenant à cette génération de sexagénaires qui – au standard vietnamien – peuvent être qualifiés de ‘jeunes’, Ha Si Phu a encore beaucoup à craindre et à perdre sur le plan de la carrière professionnelle sinon sur celui de la survie tout court ! Notre essayiste a peu d’émules et, à part ses amis du ‘groupe dit de Dalat’ qui comprend, avec lui, le poète Bui Minh Quoc, l’écrivain Mai Thai Linh et le romancier Bao Cu, on ne peut guère mentionner, parmi les ‘jeunes’, que deux autres noms qui émergent vraiment de cette génération : le géophysicien et essayiste Nguyen Thanh Giang (65 ans) et la romancière Duong Thu Huong (autour de la cinquantaine, sans doute la ‘benjamine’), tous deux aujourd’hui bien connus en dehors du pays.

Jusqu’à ces toutes dernières années, force est de constater, en effet, une constante dans le grand âge des opposants et dissidents viertnamiens, comme si la lucidité et le courage ne viennent qu’avec le nombre des années dès lors qu’on n’a plus rien à craindre pour sa sécurité ni à perdre pour son confort. Pour ne citer que quelques exemples notoires, sans vouloir sous-estimer leur courage et leurs mérites, les ex-membres du Parti, Nguyen Van Tran (décédé en 1998), Nguyen Hô, Tran Dô, les religieux Thich Huyen Quang , Thich Quang Dô, le P. Chan Tin étaient, ou sont, largement septuagénaires voire octogénaires...

Par le caractère inédit de sa personnalité et de ses écrits, Ha Si Phu est un rare fleuron qui fait honneur à la tradition des lettrés du Vietnam. Il ne cesse de payer le prix fort pour rester un homme libre. 

NHTD juin 2001

Les réflexions de Nguyen Huu Tan Duc ne concernent, bien entendu, que "les enfants bien connus du régime". Rappelons qu'après la chute du Sud Viêt-Nam en 1975, les écrivains vivant au Sud subissaient une répression sans pitié (Phan Nhât Nam, Doan Quoc Sy, Tô Thuy Yên...) et s'ils survivaient, ils n'avaient plus droit à la parole. Rappelons aussi que le poète Nguyên Chi Thiên s'était révolté contre le régime communiste dès l'âge de 18 ans et qu'actuellement, de jeunes "lettrés débutants" créent la revue "semi" clandestine NOI KET  pour s'exprimer librement.

Bui Xuan Quang


[1] le si phu vietnamien n’a pas d’équivalent en Occident, mais on peut s’en approcher tant soit peu en adjoignant au lettré ou intellectuel l’idéal de l’honnête homme et du juste.

(*)co-fondateur de la revue TIN NHA (1990-2001)