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L'intinéraire politique de Hô Chi Minh

Nguyên Thê Anh
École Pratique des Hautes Études

 

Malgré l'apparente précision des détails connus sur lui, la biographie de Hồ Chí Minh est restée, jusqu'à sa mort, chargée d'ombres et de contradic­tions. A cause de son habitude invétérée d'envelop­per de mystère son identité et ses actions, on se perd en conjectures sur des pans entiers de son passé. Tout se passe comme s'il n'avait commencé à vraiment exister qu'après être devenu officielle­ment communiste en 1920, et comme si depuis lors il n'avait eu aucune vie privée. Il a certes parfois écrit, à la troisième personne, sur lui-même et sa carrière[1]. Mais ces autobiogra­phies déguisées sont trouées de silences ou de mirages, comme s'il ne s'était confessé que pour mieux se camoufler. A la vérité, sur l'homme et sur une existence que les préoccupations d'ordre hagiographique ou les soucis de propagande politique ont érigée en mythe, on ne peut avoir qu'une mosaïque d'impressions différentes, et les longues enquêtes des historiens ont jusqu'à pré­sent échoué à dissiper les fausses pistes les incertitudes dont cette vie est farcie.

D’abord, pour si étrange que cela puisse paraî­tre, une confusion totale règne sur la date de l'ir­ruption de Hồ sur la planète, qu’il s’agisse du jour, du mois ou de l'année. Dans un docu­ment écrit de sa main en 1911, il déclare être né en 1892.[2] Un rapport des services de la Sûreté française corro­bore cette affirmation en plaçant la naissance de Hồ au 24 janvier 1892; un autre par contre l’infirme en établissant qu’ « originaire du huyện de Nam-đàn, province de Vinh, Nguyễn Tất Thành, dit Nguyễn Ái Quốc, est né le 15 janvier 1894 au village de Kim-liên »[3]. Mais, sur le visa délivré en 1923 à Nguyễn Ái Quốc pour lui permettre de se rendre en Union soviétique, figure la mention du 15 janvier 1895.[4] Quant à la date du 19 mai 1890, anniver­saire officiel de Hồ Chí Minh, elle n’a été arrêtée qu’en 1946, semble-t-il, choisie selon toute vraisemblance pour correspondre à l’anniversaire de la fon­dation du Việt-Minh. Ces libertés prises avec la chronologie font qu’on ne doit point s’étonner outre mesure que la date du décès de l’oncle Hồ ait pu être aussi remaniée : le bureau politique du Parti communiste vietnamien vient de révéler, vingt ans après seulement, qu’il a retardé de vingt-quatre heures l’annonce de la mort du président, faite le 3 septembre 1969 au lieu du 2, « afin qu'elle ne coïncidât pas avec la fête nationale »[5].

Tout aussi invérifiables sont les informations sur la jeunesse de Hồ. Des assertions contra­dic­toires ont été avancées sur son entourage fami­lial : sa biographie officielle prétend que son père abandonna le mandarinat par hostilité à la présence française, mais les sources d'archives signalent qu'il fut révoqué en 1910 de ses fonctions de sous-préfet pour cause d'ivrognerie et de brutalité. Il en est de même pour la vie sentimentale de Hồ : comme il a toujours cultivé sa répu­tation de céliba­taire ascétique, la question de savoir s’il a aimé des femmes ne paraît pas de mise. Or, la vérité fut sans doute différente. Il connut certainement une déception amoureuse en 1923, lorsqu’une demoi­selle Bourdon le rabroua pour lui avoir déclaré sa flamme. Ces lignes furent adressées le 10 mai 1923 par Nguyễn Ái Quốc à Mlle Bourdon :

 

« A force de choisir vos photos, à force de les regarder, je finis par les trouver toutes bien. Com­ment voulez-vous qu’elles soient autrement parce que le sujet lui-même est une grâce, une char­meuse. Je vous en retourne deux et j'en garde trois, je tâcherai de faire toutes les trois si le temps me le permet. A propos, voulez-vous me permettre de les faire en double? une pour vous et une pour moi en sou­venir de notre camaraderie... »

 

D’autres lettres et des rencontres s’ensuivirent, auxquelles la demoiselle mit brusquement fin le 11 juin 1923 en ces termes :

 

« Je viens de recevoir votre lettre et vous prie de conserver les photos que vous m'avez faites. Ce n’est pas moi qui vous ai demandé de me faire des agrandisse­ments. Je trouve extraordinaire la let­tre que vous m’avez faite (sic) parvenir et n’ai pas très bien compris la signification de ce langage. Donc si vous avez l’intention de me les offrir, vous pouvez vous présenter au restaurant, sinon cela est inutile... »[6]

 

Plus tard, une rumeur prétend que les Russes auraient fourni à Hồ une « épouse » à Mos­cou. Au moment où la police de Hong Kong l'arrêta à Kowloon le 6 juin 1931, il était avec une jeune femme répon­dant au nom cantonais de Li Sam[7]. On raconte aussi que le général Lung Yun, seigneur de la guer­re du Yunnan, qui accueillit Hồ Chí Minh dans son domaine de Kunming, lui arrangea une liaison avec une Chinoise. Mais, quelle qu’ait pu être la vérité, ses panégyristes, soutenant que le dirigeant révolu­tionnaire a voué sa vie tout entière à la cause natio­nale, entre­tiennent soigneusement la légende selon laquelle sa seule passion était son pays. Cependant, cette continence risquait de choquer par son rigorisme : elle fut donc contrebalancée par l'image débonnaire de l'oncle Hồ chérissant tendrement les enfants.

En fin de compte, ces petits détails, importants peut-être pour comprendre le personnage, n’ont aucune signification en soi. Et puis, qu’un chef d’Etat ait le souci de dissimuler sa vie pri­vée, quoi de plus estimable. Mais il est des mensonges moins véniels que d’autres. De son vivant, Hồ Chí Minh a laissé s’ancrer dans l’opinion l’idée que le marxis­me ne lui était jamais apparu que comme un ins­trument pour assurer l’émancipation de son pays. Ne voilà-t-il pas que dans son testament, écrit et récrit plusieurs fois entre 1965 et 1969 et dont chaque terme a été pesé,[8] il rappelle avec vigueur son appartenance au mouvement ouvrier et à l’inter­nationale proléta­rienne. Les seuls noms de « grands ancêtres » cités sont ceux de Marx et de Lénine, et la dernière phrase se termine par un appel à la « révolution mondiale ». A la fin d’une existence vouée au triomphe de la lutte d'émancipation du prolétariat mondial, le vieux leader communiste, qui a toujours respecté les règles de celle-ci, réaf­firme son attachement à la solidarité socialiste. II se montre par là fidèle jusqu’au bout à un princi­pe lié lui aussi à Lénine, le national-bolche­visme, que l’on peut résumer par la définition stalinienne de la culture, nationale dans la forme, socialiste dans le fond. En ce qui concerne l’internationalisme révolutionnaire en tout cas, le moins qu’on puisse dire est qu’il pouvait se prévaloir d'états de servi­ce exceptionnels. Attachons-nous à les dresser, au moins jusqu’au moment où, comme enivré par les événements de 1945-1946, le président de la nouvelle République démocratique du Viêt-Nam se laissa aller, dans un instant d’abandon, à déclarer que « le père de la révolution, c'était lui », et que « les autres ne pouvaient rien sans lui »[9].

 

*

 

L’abrégé chronologique publié à la fin des diffé­rents volumes des œuvres complètes de Hồ Chí Minh indique avec une précision mathématique le jour de son embarquement sur l’Amiral Latouche­-Tréville pour s’exiler afin de « trouver une voie de salut pour sa patrie », ses débarquements dans divers ports de France et d’Afrique, son passage à New York, son séjour à Londres au début de la première guerre mondiale simultanément comme balayeur de rues et apprenti pâtissier à l’hôtel Carlton, avant son établissement à Paris à partir du 3 décembre 1917.[10] Pourtant, la demande d’admission à l’Eco­le coloniale mentionnée ci-dessus, écrite à Marseil­le le 15 septembre 1911, est l’unique document attestant pour toute cette période la présence maté­rielle en Occident de celui qui s’appelait alors Nguyễn Tất Thành. Autrement, les preuves concrètes man­quent absolument pour permettre d’accepter sans discussion les anecdotes accré­ditées sur la partie de sa vie au cours de laquelle il aurait été un véri­table prolétaire, accomplis­sant divers métiers pé­nibles. Nous avons dit ailleurs ce qu’il faut penser de ces péripéties, indis­pensables pour façonner au jeune révolutionnaire un passé auquel la proléta­risation donne tout son sens.[11] Car cela va de soi que l’itinéraire le menant au communisme se doit d’être tracé à par­tir des « conditions objectives » créées par son immersion dans la classe prolétarien­ne. Cet itiné­raire, pour le moins, ne peut être que comparable à celui du Japonais Sen Katayama, qui, apparu dès 1917 comme l’élément le plus impor­tant du communisme asiatique, est devenu un agent fort efficace du Komintern aux Etats-Unis et à Mexico, avant de se rendre à Moscou en 1921 pour aider à la révolution dans son propre pays et dans le monde.[12] Il est possible que certaines circons­tances particulières aient été inspirées par la vie de Katamaya, tout comme il est probable que l’épi­sode d’apprenti pâtissier a été emprunté à celle du dirigeant communiste français Jacques Duclos, qui a commencé sa carrière en cette qualité.

Mais comment le futur Hồ Chí Minh a-t-il été amené au communisme? D’après le trots­kiste améri­cain Harold Isaacs, il se serait trouvé, au cours de la première guerre mondiale, parmi les dizaines de milliers de travailleurs vietnamiens employés derrière le front des Flandres.[13] II aurait pu dans ces conditions faire l’expérience du pacifisme et de l’objection de conscience, dont les responsables communistes européens allaient se servir pour la diffusion des idées mar­xistes et l’organisation des révolutionnaires coloniaux; il aurait été par la suite recruté par Jules Raveau, un des compagnons de Lénine en Suisse avant la révolution russe, pour faire la propa­gande « révolutionnaire défaitiste » dans les milieux coloniaux de France.[14] Mais, à en croire Hồ lui-même, son adhésion politique au communisme découlait de l’assimilation progressive de la dimension sociale du combat pour la libération anticoloniale : il se souviendra en 1960 que c’est la lecture des thèses de Lénine sur les questions nationale et coloniale, publiées dans l'Humanité, qui l’a convaincu que révolution et résistance anti­coloniale sont inséparables, que « le commu­nisme seul est capable de libérer du joug de l'esclavage les peuples opprimés et les travailleurs du monde »[15]. Participant au congrès de Tours du Parti socialiste en décembre 1920 sous le nom de Nguyễn Ái Quốc, il y explique d’ailleurs que sa décision de se ranger du côté de la fraction pro-soviétique, qui se transfor­mait en Parti communiste français, a été déterminée par le problème colonial : « Nous voyons dans l'adhé­sion à la IIIe Internationale la promesse formelle du Parti socialiste de donner enfin aux questions coloniales l’importance qu’elles méritent »[16].

Au moment de la fondation du Parti communiste français, le nom de Nguyễn Ái Quốc a attiré l’atten­tion de la Sûreté depuis un an et demi environ. Il apparut pour la première fois dans différents journaux socialistes, en particulier sous un article de l’Humanité critiquant la réaction excessive du gouvernement français à une démarche tentée pour faire admettre par la conférence de la paix réunie à Versailles un texte intitulé Revendications du peuple annamite, et demandant pour les Vietnamiens les libertés fondamentales ainsi que la libéralisation du régime politique. Avant de désigner un seul hom­me, il a selon toute probabilité servi de pseudony­me collectif à des exilés vietnamiens vivant à Paris et se réunissant régulièrement au domicile de l'a­vocat Phan Văn Trư ờng, sis au 6 villa des Gobe­lins.[17] Celui-ci a fondé, avec le lettré réformis­te Phan Chu Trinh arrivé en France en 1911, une amicale de caractère politique, la « Fraternité des compa­triotes », transformée en « Association des patriotes annamites » en 1914. Les deux Phan ont tout naturellement guidé les premiers pas de celui auquel ils vont laisser l’usage exclusif du nom de Nguyễn Ái Quốc. Se sachant surveillés par la police, ils lui confient en outre les destinées de l’Association des patriotes – fidéicommis que les biographes de Hồ Chí Minh omettent en lui attribuant abusivement le mérite d’avoir fondé lui-même l’organisation. La qualité de secrétaire de l’Association permet à Nguyễn Ái Quốc d’être reçu membre de la section française de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen. Elle lui ouvre surtout l’entrée au Parti socialiste, dont il adhère à la 13e section et dont il participe aux congrès fédéraux et nationaux en tant que représentant des groupements d’Indochi­nois en France.[18] Son nouveau statut lui favorise aussi des relations auprès des personnalités influen­tes de gauche, par exemple Jacques Doriot, qui sera dès 1922 secrétaire des Jeunesses internationa­les et, à ce titre, membre de l'exécutif du Komin­tern, les députés Marius Moutet, Paul Vaillant-Cou­turier, Marcel Cachin, André Berthon, ou les jour­nalistes Vigne d'Octon, Ulysse Leriche, que le Parti communiste français va charger de la direction de sa section spéciale de propagande aux colonies, le Comité d’études coloniales.[19]

La voie de Nguyễn Ái Quốc semble toute tracée dès lors qu'il s'est rallié à la Ille Interna ­tionale. Pris en main par les maîtres du Parti communiste français eux-mêmes, il va activement oeuvrer pour l’édification de la politique du Parti en matière de lutte révolutionnaire dans les colonies. De nom­breux articles portant sa signature, mais invariablement revus, corrigés par Phan Văn Trư ờng [20] ou Ulysse Leriche, paraissent dans l’Humanité ou d’autres journaux, comme la Vie ouvrière ou le Libertaire. Après que l’Union intercoloniale, mise sur pied par le Parti pour regrouper les adhérents originaires des colonies, a acquis à la fin de 1921 une existence régulière au regard des groupements communistes, il est nommé membre permanent de son comité exécu­tif, et est chargé de diriger son organe de propagande, la revue Le Paria.[21] Entouré de compa­gnons venus de la Martinique , de la Réunion , de Madagascar, etc., comme Max Clainville Blon­court, Barquisseau, Monnerville, Sar­rotte, il déploie une grande activité dans ses nouvel­les fonc­tions, tout en prenant part fréquemment aux réunions organisées par les Jeunesses commu­nistes et les syndicats ouvriers. Comme sa person­nalité a la sympathie des militants du Parti, son influence se développe rapidement.

Les relations qu’il a pu cultiver et ses articles sur les crimes du colonialisme français désignent Nguyễn Ái Quốc à l'attention des dirigeants du Komintern, préoccupés de la possibilité d’organisa­tion des militants révolutionnaires coloniaux, et de diffusion des idées marxistes au-delà de l’Europe. Alors que la vague révolutionnaire reflue en Occi­dent, l'Asie en pleine effer­vescence apparaît au contraire comme « disponible » pour l’extension du champ d’activité du Komintern. Par conséquent, l’Internationale communiste tente à son IVe Congrès (novembre 1922) de définir plus précisément une tactique à l’égard des mouvements de libération nationale non communistes en Asie. Au mot d’ordre de « front prolétarien unique » pour les pays occiden­taux, elle substitue en Orient celui de « front anti­-impérialiste unique », qui doit permettre « la mobili­sation de toutes les forces révolutionnaires ». Cela suppose pour l’Extrême-Orient une réorganisation de la propagande soviétique. Par sa compétence acquise, Nguyễn Ái Quốc appa­raît comme un agent qui convient parfaitement en l’occurrence. On ne sait si l’invitation lui a été expressément faite de se rendre en Union soviétique. Toujours est-il qu'il disparaît de Paris dans la seconde quinzaine de juin 1923. On apprend seulement vers la mi-octobre qu’il est passé, par la Suisse ou la Belgique , en Allemagne, où un groupement communiste agissant pour le compte du gouvernement soviétique lui a délivré un passeport afin de lui permettre d’aller à Moscou prendre part au premier congrès de l’In­ternationale paysanne (Krestintern) en qualité de membre du Parti communiste français et de délé­gué pour les colonies.[22] Ce départ pour Moscou ne signi­fie nullement pour Nguyễn Ái Quốc une rupture avec le Parti communiste français, qu’il conti­nuera longtemps à représenter aux différents congrès, mais va l’entraîner à concentrer son acti­vité sur l’Asie du Sud-Est, conformément à l’évolu­tion des préoccupations du Komintern. C’est alors que commence vraiment sa période d’initiation, à l’Université des travailleurs de l’Orient (KUTV), au marxisme théorique et aux méthodes d’agitation politique (agitprop).

Nguyễn Ái Quốc effectuera trois séjours à Moscou, en 1923-1924, en 1927-1928, et en 1934-1938. Cha­cun d’eux, à l'instar du premier, coïncidera avec une phase tactique dans la stra­tégie de révolution mondiale de l’Union soviétique. Pour le premier séjour, nous sommes main­tenant fixés sur le souve­nir fantaisiste, raconté dans les autobiographies, du débarquement le 23 janvier 1924 à Petrograd en plein cœur de l’hiver, au lendemain de la mort de Lénine, auquel l’hommage a pu cependant être rendu dans un article dithyrambique que, par extra­ordinaire, la Pravda publie presque immédiatement, le 27 janvier 1924.[23] Cette falsification de date s’expliquerait sans doute par le désir de Hồ Chí Minh de cacher son dépit de ne s’être jamais trouvé face à face avec le puissant Lénine. En réalité, parvenu à Moscou dans le courant du mois de juil­let 1923, Nguyễn Ái Quốc a assisté du 10 au 15 octobre suivant à la Conférence interna­tionale pay­sanne, ouverte par un exposé du président du comité exécutif du Komintern, Zinoviev, sur le point de vue de l’Internationale communiste sur le rôle des paysans travailleurs. Y prenant la parole, il s’est particulièrement élevé contre « l’exploitation indigne des classes rurales indochinoises par les autorités, les missionnaires et les commerçants français ». La confé­rence a conclu à l’organisation des paysans pour la lutte à côté des ouvriers contre les grands propriétaires fonciers et le capitalisme.[24] Elle a désigné les membres du Présidium de l’Internatio­nale paysanne, qui à son tour, dans la première séance tenue le 16 octobre, a élu un bureau de onze membres. Nguyễn Ái Quốc en fait partie comme représentant des colonies.[25]

Distingué par les dirigeants du Krestintern, Nguyễn Ái Quốc se retrouve bientôt au sein du Komintern. En effet, il participe, toujours en tant que délégué du PCF et des colonies françai­ses, au Ve congrès de l’Internationale communiste, qui se déroule à Moscou du 17 juin au 8 juillet 1924. Intervenant dans le débat sur le problème colonial, ouvert par un rapport de Manuilski, il rappelle les relations réciproques entre révolution coloniale et révolution proléta­rienne. Il critique ensuite sévèrement l’inac­tivité des Partis communistes occidentaux en ce qui concerne les questions coloniales, notamment de celui dont il est un délégué, le PCF : « Nos par­tis communistes, les PC anglais, hollandais, belge et les PC des autres pays, dont les classes bourgeoi­ses ont conquis des colonies, qu’ont-ils fait? Depuis qu’ils ont adhéré aux thèses de Lénine, qu’est-ce qu’ils ont fait pour inculquer à leurs classes ouvriè­res l’esprit du véritable internationalisme, l’esprit de contact avec les masses des travailleurs des colonies ? Ce que nos partis ont réalisé dans ce domaine se réduit à presque rien. Quant à moi, dont la patrie est coloni­sée par la France et qui suis membre du Parti communiste français, j’ai l’immense regret de devoir dire que notre parti fait très peu de chose pour les colonies... »[26]

Au terme des travaux du congrès, est constituée une Commission de propagande interna­tionale, dont l’attribution principale est l’organisation de la pro­pagande communiste dans les colonies, dominions, pays sous mandat, et le soutien des activistes et révolutionnaires de ces pays. Nguyễn Ái Quốc entre dans la composition de cette commission, où il côtoie, entre autres, les Soviétiques Manuilsky et Staline, le Français Marcel Cachin, l'Algérien Had­jali Abdelkader, l’Indien M. N. Roy, le Japonais Sen Katayama...[27] Il est en outre décidé de créer un bureau d’Orient, afin de diriger la lutte révolu­tionnaire en Asie. Nguyễn Ái Quốc est également désigné membre permanent de ce bureau, chargé spécialement de la section du Sud-Est asiatique.

Le Ve congrès de l’Internationale communiste correspond en fait aux tous débuts de la période stalinienne en Union soviétique. Contre Trotski, partisan de la « révolution perma­nente », Staline va faire triompher la théorie du « socialisme dans un seul pays ». Dans la vision nouvelle qui se dégage alors de l'internationalisme prolétarien, le proléta­riat des pays capitalistes avancés aussi bien que les peuples opprimés soumis à la domination colo­niale ou semi-coloniale doivent adopter une straté­gie mondiale qui privilégie les intérêts d’État de l'U.R.S.S., car c’est de la survie et du renforcement de celle-ci que dépendra fondamentalement l’essor de la révolution mondiale. La discipline la plus stric­te, notamment à travers leur « bolchevisation », est imposée aux partis communistes étrangers, qui, tout en étant tenus de s’inspirer étroitement d’un modèle révolutionnaire calqué sur l’expérience sovié­tique, doivent appliquer docilement la ligne politi­que définie à Moscou. Ainsi en Chine, avec le lance­ment en 1923 de l’expérience de droite, les membres du Parti communiste chinois reçoivent l’ordre de s’incorporer dans les rangs du Guo­mindang, avec qui l’U.R.S.S. entretient de bonnes relations. Dès lors, le Komintern règle sa tac­tique sur celle du parti soviétique : à son Ve congrès, il adopte pour l’Orient, comme principe d'action, l’alliance avec la bourgeoisie indigène, et la stratégie de la « révo­lution démocratique-bourgeoise », phase initiale dans le programme révolutionnaire communiste.

S’il a pris le parti d’intervenir sur la responsabi­lité de l’Internationale communiste dans le rassem­blement et l’encadrement des paysans coloniaux pour « les guider sur le chemin de la révolution et de la libération », Nguyễn Ái Quốc s’est bien gardé de s’engager directement dans les controverses : sa camarade allemande Ruth Fischer devra le décri­re comme « timide, amical, simple de ton, un peu naïf, tenu par les autres dirigeants de la IIIe Inter ­nationale pour un compa­gnon peu porté à théoriser ».[28] Le personnage qui, en toutes circonstances, adapte à sa manière les directives de Moscou sans jamais s'y opposer frontalement, commence alors à se dessiner. II se précise après son envoi à la fin de 1924 à Canton, sous le nouveau nom d'emprunt de Lý Thụy, aux côtés de Borodine, chef de la mission soviétique auprès du gouvernement nationaliste chinois et chargé de l’application de la politique du Komintern en Extrême-Orient.

La présence de Nguyễn Ái Quốc à Canton est signalée dès le 8 janvier 1925 par la Sûreté générale d’Indochine.[29] Nous ne revenons pas ici sur son activité subséquente, bien souvent décrite.[30] II suffit de dire que, désigné pour répandre l’esprit révolutionnaire en Indochine, il va s’attacher à recru­ter des militants, les organiser disciplinairement et s’occuper de leur éducation politique.[31] L’As­sociation de la jeunesse révolutionnaire du Viêt-­Nam (Việt-Nam thanh niên cách mạng đồng chí hội) naîtra de la section vietnamienne de la Ligue des peuples opprimés d’Asie, organisation qui consti­tue le front d’action du Komintern pour tout l’Ex­trême-Orient, et qui coordonne l’action des diffé­rents groupements anticoloniaux de l’Asie du Sud­-Est jusqu'à ce que le moment soit venu d’y créer des partis communistes nationaux. Conçu par son fondateur principalement comme une pépinière de militants formés dans la doctrine communiste, le Thanh Niên est donc une formation de transition qui ne devra se transformer que plus tard en un parti marxis­te-léniniste agissant en union avec le mouvement ouvrier mondial et en accord avec la politique de l’Internationale communiste pour diriger la révolu­tion des masses ouvrières et paysannes vietnamien­nes.[32]

Travaillant à Canton sous le toit du consulat soviétique, Nguyễn Ái Quốc est par surcroît employé au Parti communiste chinois comme chef de la propagande. C’est à ce titre qu’il reçoit et accompa­gne dans tous ses déplacements la délégation de l’Internationale ouvrière et paysanne, arrivée à Canton dans les tous premiers jours de mars 1927. En fait partie Jacques Doriot, auquel Nguyễn Ái Quốc fournit les éléments du discours qu’il prononce le 3 mars devant les Vietna­miens de Canton, appelant la jeunesse révolutionnaire vietnamienne à travailler pour la révolu­tion en Chine en vue de sa propre révolution.[33] Mais, déjà, Tchiang Kaï-chek s’est tourné contre ses alliés communistes et syndicalistes. L’éclatement en avril 1927 du conflit entre le dirigeant nationaliste et le PCC met fin à la coopération de l’Union soviétique avec le Guomindang. Nguyễn Ái Quốc est obligé de quitter précipitamment Canton pour retourner à Moscou.

Un tournant politique est alors opéré par l’Inter­nationale communiste, qui abandonne sa tactique antérieure de front unique au profit de la lutte « classe contre classe ». L’échec de la révolution chinoise de 1924-1927 et la répression déclenchée par le Guomindang contre les communistes chinois conduisent en effet au raidissement du VIe congrès du Komintern, en décembre 1927, à l’égard des bourgeoisies nationales. Soutenant que ce sont les Etats capitalistes les plus développés qui font peser sur l'U.R.S.S. la menace la plus sérieuse, l'Internatio­nale lance les partis communistes à l'assaut des partis sociaux-démocrates, dénoncés comme l’ins­trument choisi par le capitalisme pour scinder la classe ouvrière.

Ce changement de ligne de l’Internationale com­muniste explique-t-il les différents voya­ges en Europe occidentale qui ponctuent le deuxième séjour de Nguyễn Ái Quốc à Moscou, on ne sait. Il déclare avoir été envoyé à Berlin, mais ne dévoile pas ce qu’il fait pour le Komintern dans l’Allemagne pré­-nazie. Il raconte aussi, toujours sans donner beaucoup de précisions, qu’il assiste au début de 1928 au congrès communiste contre l’impérialisme qui se tient à Bruxelles, qu’il visite la Suisse et même l’Italie fasciste et qu’il fait encore un court séjour en France.[34] Mais c’est à compter de cette époque que sont enregistrés de nombreux départs de Vietna­miens, de France surtout, pour Moscou, où ils sont dirigés, aux frais de l’Internationale, par les soins du Parti communiste français. Grâce à son influence au Komintern, Nguyễn Ái Quốc peut faire admettre gratuitement ses compatriotes à l’Université des travailleurs de l’Orient (école Staline), où ils reçoi­vent une formation révolutionnaire et communiste complète. Il prend soin néanmoins de les tenir dans l’ignorance de ses moindres déplacements, afin de conserver sa liberté d'action.

Entre temps, les sévères défaites du Parti commu­niste chinois ont incité le Komintern à prendre en considération l’ouverture d'un second front en Extrême-Orient : la Fédération com­muniste des mers du Sud (Nanyang), implantée dans l’émigration chinoise du Sud-Est asiatique, est fondée à Singapour en 1928. Recevant ses directives du Bureau d’Orient (Dalburo) installé à Shanghai, dans la concession internationale, elle doit englober au départ le Siam et tous les ter­ritoires coloniaux de l’Asie du Sud­-Est. Dans le cadre de cette politique, Nguyễn Ái Quốc est envoyé au Siam en vue d’y regrouper les effectifs, afin de démontrer que l’échec en Chine n'a entamé ni la vitalité ni la force de l’organisa­tion communiste.[35] La naissance du Parti commu­niste siamois sera proclamée le 20 avril 1930 au congrès de Bangkok, sous la présidence de Nguyễn Ái Quốc, délégué de l’Internationale communiste. Composé essentiellement de Chinois et de Viet­namiens, ce nouveau parti n’a cependant jamais ni statuts, ni programme, et, en dépit de son nom, va fonctionner comme une organisation dont l’objec­tif principal est d’aider à la révolution dans les pays de l’Indochine.[36]

La création du Parti communiste vietnamien a cependant précédé celle du Parti siamois de deux mois et demi. Car, dans le courant de 1929, le débat s’est ouvert sur le caractère oppor­tun, voire indis­pensable, de la constitution officielle d’un parti communiste au Viêt-Nam, et quelques dissidents du Thanh Niên ont pris le 17 juin de la même année la décision de fonder le Ðông-dương cộng sản đảng (Parti communiste d'Indochine). Pour ne pas être en reste, d'autres se sont empressés de constituer une deuxième organisation communiste, l’An-nam cộng sản đảng (Parti communiste d’Annam), puis une troisième, le Ðông-dương cộng sản liên đoàn (Fédération communiste indochinoise). La perspecti­ve d’un grave conflit entre les différentes tendances oblige Nguyễn Ái Quốc à aller prendre ses instruc­tions auprès du Bureau d’Orient du Komintern. II convoque ensuite à Hong Kong un congrès unitaire, où il réussit, le 3 février 1930, à fusionner les trois organisations en une, le Việt-Nam cộng sản đảng (Parti communiste vietnamien). Mais, si les dirigeants de l’Internationale entérinent cette initiative, ils voient dans la référence vietnamienne de l’organisa­tion le signe évident d'une déviation nationaliste. Soucieux de ne pas entrer en conflit avec les exigen­ces fondamentales de la doctrine et de la discipli­ne internationalistes, Nguyễn Ái Quốc impose la dénomination de Parti communiste indochinois, formulation qui définit le parti nouvellement fondé essentiellement comme un organisme révolutionnaire de lutte contre le système colonial français.[37] Du reste, malgré l'autonomie qui lui est conférée (Nguyễn Ái Quốc obtint qu’il fût directement affilié au Komintern, au lieu de dépendre de la Fédération de Singapour), le Parti communiste indochinois se plie docilement à la ligne politique déterminée à Moscou. Son premier secrétaire général, Trần Phú, a été envoyé de Moscou, investi de l’autorité du Komintern. Les « thèses politiques » qu'il fait adopter en octobre 1930 ne font que reprendre les conclusions du VIe congrès de l’Internationale communiste : elles considèrent le sentiment national comme con­traire à l'esprit de l’internationalisme prolétarien, et préconisent le renversement de la bourgeoisie nationale vietnamienne au même titre que les colonia­listes français. L’affirmation de la primauté de la lutte des classes explique le déclenchement immé­diat de l’insurrection des soviets du Nghệ-Tĩnh, dont les atrocités commises à l'égard des « ennemis de classe » provoqueront une répression non moins féroce.

A ce moment, les nombreuses difficultés économi­ques auxquelles ont à faire face les grands Etats bourgeois apparaissent à Staline comme autant de signes dénotant l’aggravation de la crise du capita­lisme, qu’il convient d’exploiter, surtout en Extrême-Orient. Par suite, le Komintern envoie ses agents sillonner la région. L’un d’eux, Joseph Ducroux, alias Serge Lefranc, doit s’occuper plus particulière­ment de l’organisation du Parti communiste malais. Après plusieurs voyages sans problème entre Hong Kong et Singapour, ce qui probablement l’a rendu imprudent, il est appréhendé par la police de Singapour le 1er juin 1931.[38] Les papiers sai­sis sur lui permet­tent aux différentes Sûretés d’opérer d’importantes arrestations et de démanteler plusieurs réseaux communistes. Nguyễn Ái Quốc lui-même est arrêté à Hong Kong, le 6 juin 1931, sous le nom de Sung Man-ch'o (Tống Văn Sơ).

La procédure normale, pour les autorités de Hong Kong, aurait été d’accéder à la demande d’extradi­tion faite par le gouvernement général d’Indochine en lui livrant un détenu qui en principe n’a pas commis de délit sur leur territoire. Le récit brodé par Hồ Chí Minh sur cette détention en fait pourtant un épisode des plus rocambolesques : un avocat britannique local, Frank Loseby, prend sa défense en invoquant l’habeas corpus, et, soutenu par le célèbre conseiller juridique de la Couronne à Londres, Sir Stafford Cripps, obtient sa libération; il embarque ensuite clandestinement pour l'Angleterre, se fait de nouveau arrêter à l’escale de Sin­gapour, est renvoyé à Hong Kong où la police, l’inculpant d’entrée illégale dans la colonie, le remet en prison; fin janvier 1933, Loseby l’aide à s'évader, et à se réfu­gier à Shanghai où son ancien chef au PCF, Vaillant ­Couturier, rencontré neuf mois plus tard, le met en rapport avec l’appareil du Parti communiste chinois, et d’où, au printemps de 1934, il prendra la mer pour Vladivostok afin de regagner Moscou.[39] Fables assurément pour la plupart, qui ont toutefois fini par constituer une partie de la version communé­ment acceptée de cette affaire, mais auxquelles Dennis Duncanson a fait un sort dans une étude très fouillée.[40]

Nguyễn Ái Quốc se retrouve donc à Moscou pour la troisième fois, d’après lui à partir de 1934. Ce troisième séjour est des plus studieux, puisqu’il est en partie occupé à suivre les cours des écoles du Parti, à la célèbre Ecole Lénine, où les hauts dirigeants communistes acquièrent leurs « diplômes », puis à l’Institut des recherches sur les questions nationales et coloniales.[41] II coïncide aussi avec le retour du Komintern à une politique de larges alliances, provoqué par la montée de la menace nazie après l'arrivée de Hitler au pouvoir. La crainte d’un ennemi de plus en plus redoutable amène Staline à se rapprocher de la France et de l’Angleterre, avec lesquelles il cherche à signer des pactes de sécurité. Les partis communistes sont invités à ne pas contrarier cette stratégie : au lieu de la lutte contre les « social-traîtres », on recommande l’entente avec eux, la création de fronts populaires, l’union contre le fascisme avec les partis « démocra­tiques » de la bourgeoisie. Ce sont les mots d’ordre du VIIe congrès de l'Internationale en juillet 1935. Commissaire du Komintern, Nguyễn Ái Quốc y assis­te à titre de délégué du Bureau d’Orient, et non pas du Parti communiste indochinois (PCI), représen­té par Lê H ồng Phong et Nguyễn Thị Minh Khai.

La mise entre parenthèses du programme de révolution sociale ne laisse pas de faire surgir de sérieuses divergences dans le mouvement communis­te vietnamien.[42] Le comité central du PCI se décide seulement en été 1936 à redéfinir la tâche de la révolution indochinoise à la lumière du VIIe congrès de l’Internationale communiste, tâche consis­tant « à prendre place au sein du Front mondial de la démocratie et de la paix, pour lutter contre le fascisme et la guerre d'agression fasciste ». Mais, éloigné à Moscou, Nguyễn Ái Quốc semble avoir été tenu pendant toute cette période à l’écart de la tournure des événements. Son autorité subit une éclipse : en 1934-1935, son action passée a fait l’objet de rudes critiques de la part de ses camara­des, qui l’ont paradoxalement taxé d’avoir donné des « instructions erronées dans les questions fonda­men­tales du mouvement révolutionnaire bourgeois démo­cratique » et « préconisé une tactique réformiste et collaborationniste erronée ».[43] Est-ce là la raison pour laquelle il n’a pas été loisi­ble à Nguyễn Ái Quốc de faire jouer son influence pour convaincre les militants de la justesse de la politique d’« ouvertu­re démocratique » de l’Internationale ? En tout état de cause, après avoir refait surface en 1938, il tient à énumérer, dans un message envoyé au comité central du PCI en juillet 1939, les principes directeurs de la politique à suivre, en insistant sur la nécessité d’appliquer les directives de l’Internationale et d’har­moniser l’intervention du PCI avec celle du Parti communiste français.[44] II écrit :

 

« Au moment actuel, le parti ne doit pas avancer des demandes trop exigeantes (indépendance du pays, Parlement, etc. ... ). Ce serait se laisser tomber dans les pièges des fascistes japonais. II doit formuler des demandes pour des droits démocratiques... II doit exercer tous ses efforts pour organi­ser un large Front national démocratique. Ce front doit comprendre non seulement les Indochinois, mais aussi les Français progressistes en Indochine, non seulement les couches travailleuses, mais aussi la bourgeoisie nationale... Le Front démo­cratique indochinois doit entretenir des relations étroites avec le Front populaire français... Le parti doit combattre impitoyablement le sectarisme... il doit entretenir des relations étroites avec le PCF... »

 

Ce texte, qui, au nom de la lutte contre la « guerre impérialiste des fascistes » et de la « défense de l'U.R.S.S., patrie de la révolution socialiste », met en veilleuse la revendication nationale et fait le silence autour du problème agraire, est en profonde contradiction avec ce qui constitue aujourd’hui la base même des analyses du processus révolution­naire faites par les communistes vietnamiens.

Au moment où il rédige les lignes mentionnées plus haut, Nguyễn Ái Quốc est à Guilin avec une unité de la 8e Armée de marche du Parti communis­te chinois. Retourné aux bases communistes du nord-ouest de la Chine vers la fin de 1938, il a cherché ensuite à se rapprocher des frontières de l’Indochine et à rétablir la liaison avec les dirigeants du PCI. Au début de 1940, on le retrouve à Kunming, sous divers pseudonymes, Hồ-Quang, camarade Trần, camarade Vương (il ne prendra le nom de Hồ Chí Minh qu'en 1942). En février 1941, il s’installe à Pác-bó (près de Cao-bằng), juste à la frontière chinoi­se, et reprend ouvertement la barre. Il préside, en tant que délégué du Komintern, la 8e conférence du comité central du PCI, qui aboutit à la créa­tion du Việt-Minh (Việt-Nam độc lập đồng minh) le 19 mai 1941. Il s’agit d’un front unique, devant rassem­bler toutes les classes, les partis, les organisations politiques, les religions, à l’instar de celui que le Parti communiste chinois a réalisé avec le Guomin­dang et la bourgeoisie progressiste pour battre les Japonais. La stratégie du délégué du Komintern ne dévie pas pour ainsi dire de la ligne qu’il a tracée en 1939, et repose sur le schéma politique du « bloc des Alliés contre le fascisme » défini par Staline et l'Union soviétique.

Car, l'invasion de l'U.R.S.S., la patrie du socia­lisme, par l’armée allemande, en renforçant Hồ Chí Minh dans l'opinion que le Việt-Nam est destiné à être intégré dans une stratégie mon­diale qui va de l’Europe orientale à l’Extrême-Orient, l’a confirmé davantage dans son interna­tionalisme. Sa démarche est par suite inspirée plutôt par les considérations internationales que par les objectifs nationaux. A ce propos, les mémoires de son compagnon d’armes Hoàng Văn Hoan sont venus apporter un nouvel éclairage sur la politique de Hồ au moment de la prise du pouvoir en 1945 et des négociations engagées avec les Français en 1946.[45] Selon Hoan, la straté­gie du bloc des pays alliés contre le bloc des pays fascistes, avalisée par le 8e plénum du PCI en 1941, a été réaffirmée au congrès national convoqué à Tân-trào (Tuyên-quang), le 16 août 1945. Hồ explique au congrès que, comme la France fait partie du bloc des alliés, il faut faire la paix par un compromis avec les Français. La révolution d’août 1945 a donc été réalisée, non pas pour chasser les Français, mais pour faire pression sur les Alliés, afin de les amener à la table des négociations avec la perspective d’obte­nir l’indépendance pleine et entière au bout de cinq ans.[46] Le compromis avec la France implique le maintien du Viêt-Nam au sein de l’Union française : c'est le même mot d’ordre défendu par le Parti communiste français.[47] Si le Việt-Minh a eu recours à la lutte armée, c'est parce qu'il y a été acculé par la violation des accords du 6 mars 1946 par les Français.

Dix ans plus tard, lorsque la victoire de Ðiện-­biên-phủ met fin à la guerre contre les Fran­çais, Hồ Chí Minh fait une nouvelle fois prévaloir les exigences de la stratégie mondiale de la révolution sur celles du nationalisme vietnamien. Pour éviter qu'une défaite trop brutale du camp occidental incite les Etats-Unis à recourir à une intervention atomique, Moscou et Pékin pressent leur féal de se contenter d’une demi-exploitation de sa victoire. Hồ doit ainsi accepter un com­promis qui ne lui donne que la moitié du pays.

En somme, un mythe a été créé sur « une ligne Hồ Chí Minh, nationale et originale, preuve d’une inventivité et d’une indépendance de conception et d’action ». Il a été bénéfique pour l’audience inté­rieure et extérieure des communistes vietnamiens.[48] Mais il fait oublier que le lea­der révolutionnaire a voué son existence surtout au triomphe de l’Interna­tionale communiste, et que, s’il a œuvré pour l’éman­cipation de son pays, c’est pour mieux l’intégrer au mouvement de l’Internationale ouvrière et paysanne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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* Publié dans Ho Chi Minh. L’homme et son héritage. Paris, Ðường Mới La voie nouvelle, 1990, pp. 12-38.

[1] La première de ces autobiographies, signée du pseudonyme de Trần Dân Tiên, a paru d'abord en chinois (Hu Zhi-ming zhuan) à Shanghai en 1949, et a été ensuite publiée à Hà-nội en 1958 sous le titre Những mẩu chuyện về đời hoạt động của Hồ chủ tịch (Les anecdotes sur les activités du président Hô). La seconde, Vừa đi đường vừa kể chuyện (Récits faits en chemin), publiée en 1963, est signée T. Lan, un des noms sous lesquels Hồ Chí Minh écrit ses articles après 1951.

[2] II s'agit de la demande d'admission à l'Ecole coloniale de Nguyễn Tất Thành (cf. notre article “Du rêve mandarinal au chemin de la révolution. Hô Chi Minh et l'Ecole coloniale”, Ðường Mới, n° 1, 1983, pp. 8-25). Nous l'avons fait photocopier le 2 février 1983 à la Section Outre-Mer des Archives nationales. Sa publica­tion a beaucoup dérangé : dans un récent livre sur "les séjours du président Hô en France" (Nguyễn Thanh, Chủ tịch Hồ Chí Minh ở Pháp. Hà-nội, NXB Thông Tin Lý Luận, 1988), la date de naissance de Hồ est tout simplement passée sous silence.

[3] Centre des Archives d'Outre-Mer (Aix-en-Provence), Indochine Nouveau Fonds, carton 326, dossier 2637.

[4] Hồng Hà, Bác Hồ trên đất nước Lê-nin (L'oncle Hô au pays de Lénine). Hà-nôi, NXB Thanh-Niên, 1980, p. 20.

[5] Communiqué du 19 août 1989, in Di chúc của chủ tịch Hồ Chí Minh (Le testament du président Hô). Hà-nôi, 1989, p. 8.

[6] Les copies de cette correspondance, interceptée par la Sûre ­té, sont conservées au Centre des Archives d'Outre-Mer, fonds SLOTFOM, série II, carton 14.

[7] Dennis J. Duncanson, "Ho-Chi-Minh in Hong Kong, 1931-32". The China Quarterly, jan.-mars 1974, p. 89.

[8] Cf. Vũ Ký, Bác Hồ viết di chúc (L'oncle Hô écrit son testa­ment). Hà-nôi, NXB Sự Thật (juin 1989), 107 p.

[9] Confidence faite le 31 mai 1946 au général Raoul Salan, rapportée par celui-ci dans ses Mémoires. Fin d'un empire. Le sens d'un engagement. Paris, 1970, p. 383.

[10] Hồ Chí Minh toàn tập. T. I: 1920-1925. Hà-nôi, NXB Sự Thật, 1980, pp. 544-545.

[11] . Cf. Nguyễn Thế Anh, “La prolétarisation de Hô Chi Minh. Mythe ou réalité”, Ðường Mới, n° 3 (7/1984), pp. 203-231, et “How did Ho Chi Minh become a proletarian? Reality and legend”, Journal of the Royal Society for Asian Affairs, vol. xvi, part ii (juin 1985), pp. 163-169.

[12] De Sen Katayama, nommé comme lui en 1924 à la Commission de propagande internationale du Komintern, et qu'il retrouva au congrès communiste contre l'impérialisme à Bruxelles en 1928, Hồ fit cette description : « c'est un ouvrier ayant exercé plusieurs métiers, mené de longues luttes et effectué ­de nombreuses pérégrinations, de caractère très ferme et en ­même temps très doux » (Vừa đi đường vừa kể chuyện, op. cit., 2e éd. 1976, p. 33).

[13] Harold Isaacs, No peace for Asia. New York, 1947, p. 165 (je suis redevable de cette indication au professeur Dennis Duncan­son). II est intéressant aussi de noter qu’après l’installation à Mayence du quartier général de l’armée française d'occupation en Rhénanie, la présence de Vietnamiens soupçonnés d’agitation politique y fut signalée en 1919 (cf. Centre des Archives d'Outre­Mer, fonds SLOTFOM, III, 29/3a).

[14] Jean Lacouture, Cinq hommes et la France. Paris , 1961, p. 18.

[15] “Con đường dẫn tôi đến chủ nghĩa Lê-nin” (Le chemin qui m’a conduit au léninisme), Nhân Dân, 22 avril 1960, réédité dans Hồ Chí Minh, Con đường dẫn tôi đến chủ nghĩa Lê-nin. Hà-nôi, NXB Sự Thật, 1987 (2e éd.), p. 78-79.

[16] Voir dans Hồ Chí Minh toàn tập, op. cit., pp. 3-8, le texte complet de son intervention au congrès de Tours.

[17] Selon un rapport de la police du 19 novembre 1919, un cer­tain « Nguyên Chuyên, qui habite actuellement l'appartement (de P.V. Truong), s’est livré à une active propagande électorale dans le 13e arrondissement au profit de la ligue socialiste unifiée... » (SLOTFOM, III, 29/3a). Jusqu’à cette date, Hồ ne s’appelle donc pas encore Nguyễn Ái Quốc.

[18] Nguyễn Thế Anh, “How did Ho Chi Minth...”, art. cit., p. 167.

[19] SLOTFOM, série III, carton 103.

[20] S’étant installé le14 juillet 1921 au 9, impasse Compoint, dans le 17e arrondissement, Nguyễn Ái Quốc revient parfois pres­que chaque jour dans le 13e voir Phan Văn Trư ờng pour ses écrits (SLOTFOM, I, 27). L'avocat n'a pas fait que les corriger, il les a sûrement inspirés. C’est également vrai sans doute pour Le Procès de la colonisation française, dont la rédaction a débuté en 1921.

[21] Nguyễn Ái Quốc devra élire domicile au siège de l’Union intercoloniale et du Paria, 3 rue du Marché des Patriarches, à partir du 14 mars 1923 (SLOTFOM, série II, carton 14).

[22] . Le rapport du 17 octobre 1923 du contrôle général des troupes indochinoises indique que Nguyễn Ái Quốc « s’est rendu en Russie afin de s’entendre avec les Soviets sur la forme qu’il y aurait lieu de donner en Indochine à la propagande communiste » (SLOTFOM série II, carton 14).

[23] La traduction vietnamienne en est reproduite dans Hồ Chí Minh, Con đường dẫn tôi…, op. cit., pp. 5-7.

[24] En conséquence, la propagande communiste dans les milieux paysans des colonnes s’intensifie, prenant nettement la forme qualifiée par les autorités de « bolchevico-nationaliste ». Cf. l’« Appel de l'Association internationale des travailleurs et des agriculteurs » du 27 février 1924, répandu en Indochine, in Bulletin du Comité de l'Asie française, mars-avril 1925, pp. 121-122.

[25] SLOTFOM, série I, carton 27, et série II, carton 14.

[26] “Tham luận về vấn đề dân tộc và vấn đề thuộc địa..." (Inter­vention sur la question nationale et la question coloniale), in: Hồ Chí Minh, Con đường dẫn tôi..., op. cit., p. 18. Par ailleurs, Nguyễn Ái Quốc fait aussi la critique des méthodes colonialistes françaises dans des articles d’une hargne telle que Jacques Doriot a été obligé de lui enjoindre de baisser le ton. II ne semble pas toutefois que ses rapports avec le PCF se soient sensiblement détériorés pour autant.

[27] “Note sur la propagande révolutionnaire intéressant les pays d'outre-mer”, 31 oct. 1924. SLOTFOM, série III, carton 103.

[28] Von Lenin zum Mao. Düsseldorf -Köln, 1956, p. 176.

[29] Centre des Archives d'Outre-Mer, Télégrammes, vol. 512.

[30] Voir notamment Huỳnh Kim Khánh, Vietnamese Communism, 1925-1945. Ithaca, Cornell U.P., 1982, pp. 63-89.

[31] Les stages politiques sont organisés par Nguyễn Ái Quốc à l'école militaire de Whampoa, avec le concours de conférenciers chinois, cadres du PCC, tels que Peng Pai, le spécialiste du problème de la paysannerie, ou Liu Shaoqi, ­le responsable du syndncalisme du PCC.

[32] Principes mis en exergue dans l’opuscule Ðường cách mạng (Le chemin de la révolution). Cf. Nguyễn Khắc Viện, “Un siècle de luttes nationales”, Etudes vietnamiennes, n° 24, pp. 87-88. Voir aussi Pierre Rousset, Communisme et nationalisme vietnamien. Paris, 1978, pp. 67-83.

[33] Centre des Archives d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 326, dossiers 2637 et 2639.

[34] Vừa đi đường vừa kể chuyện, op. cit., pp. 33-36.

[35] Nguyễn Ái Quốc quitte Moscou probablement au début de l’été 1928 (Centre des Archives d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 326, dossier 2637).

[36] Voir les mémoires de Hoàng Văn Hoan, compagnon des premières heures de Hồ Chí Minh, qui opérait à l'époque à Udon: Giọt nước trong biển cả (Une goutte d'eau dans l'océan). Pékin, 1986, pp. 39-77.

[37] Ce fait, lui aussi, doit inciter à nuancer l’opinion trop généra­lement acceptée, selon laquelle l’équation entre lutte révolution­naire et lutte nationale a dominé l’histoire du mouvement commu­niste au Viêt-Nam.

[38] Centre des Archives d'Outre-Mer, Indochine NF, 326/2639.

[39] Trần Dân Tiên, Những mẩu chuyện..., op. cit., 7e éd. (1970), pp. 77-86; T. Lan, Vừa đi đường vừa kể chuyện, op. cit., 2e éd. (1976), pp. 39-­51. Les deux récits diffèrent sensiblement dans le détail.

[40] Dennis J. Duncanson, “Ho-Chi-Minh in Hong Kong, 1931­32”, The China Quarterly, jan.-mars 1974, pp. 84-100.

[41] Hồ Chí Minh toàn tập, T. 3: 1930-1945, Hà-nôi, 1983, p. 468-­469.

[42] Cf. Pierre Rousset, op. cit., pp. 166-194.

[43] Cité par Daniel Hémery, Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial en Indochine. Paris, 1975, pp. 53-54.

[44] Hồ Chí Minh toàn tập, t. 3, op. cit., p. 470.

[45] Hoàng Văn Hoan, op. cit., pp. 205-278. Cf. aussi les analy­ses de ce livre dans Chroniques vietnamiennes (Paris), n° spécial, hiver-printemps 1988.

[46] Hoàng Văn Hoan, op. cit., p. 256.

[47] Cf. Alain Ruscio, “Le monde politique français et la révolu­tion vietnamienne (août-décembre 1945)”, in: Les chemins de la décolonisation de l’empire colonial français. Paris, 1986, pp. 209-­214.

[48] Pierre Brocheux, “L'occasion favorable 1940-1945. Les forces politiques vietnamiennes pendant la seconde guerre mondiale”, in: L'Indochine française 1940-1945. Paris, PUF, 1982, p. 169.