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COMMUNISME ET NATIONALISME

.

Marcel Bénichou.


Communication de Marcel Bénichou lors du colloque HO CHI MINH, L' HOMME ET SON HERITAGE organisé par DUONG MOI LA VOIE NOUVELLE au Sénat, Palais du Luxembourg, , les 25-26 mai 1990

Où va le nouveau Viêt-Nam? Quels sont les objectifs et l'inspiration de sa politique vis-à-vis de la Chine? Quelles ambitions nourrit-il au Laos et au Cambodge? Les nouveaux succès de ses armes et les nouveaux dangers qui le menacent laissent-ils envisager une nouvelle mobilisation du sentiment national autour du régime malgré la dictature, le désastre économique et des risques qui peuvent apparaître bien excessifs et inutilement périlleux à beaucoup?
L'information disponible ne fournit que très peu de réponses à ces questions. La liberté de presse n'existe pas. Le primat de l'idéologie et de la propagande est absolu. Les recoupements et les vérifications sont très difficiles. Ces problèmes posés à l'histoire immédiate trouvent cependant bien des réponses dans ce que les anciennes dynasties vietnamiennes appelaient le Miroir de l'Histoire, la chronique soigneusement choisie et ordonnée par laquelle les monarques confucéens entendaient montrer à la fois un modèle et une image, la leur, conforme à ce modèle.


Les nouvelles compositions du Miroir de l'Histoire fournissent des indications essentielles sur le sentiment national vietnamien en général et sur les traits particuliers que lui donnent les dirigeants communistes, des accentuations profondément marquées au burin du passé et très différentes des déductions des schémas marxistes sur le dépassement des vieux chauvinismes des patries et des éternelles rivalités capitalistes par la définitive solidarité entre "prolétaires de tous les pays".


l. LE MIROIR DE L'HISTOIRE

 

Le nouveau Miroir de l'Histoire ne montre pas en effet, après 1975, des images de "table rase" ou de ruptures révolutionnaires. Les lignes sont au contraire d'une extraordinaire continuité et c'est toujours très profondément qu'elles plongent dans un passé très ancien dont l'oubli, durant les guerres et les révolutions du XXe siècle, a représente l'une des principales sources d'erreur pour une information par trop enfermée dans une vision d'affrontement Nord-Sud et de confrontation Est-Ouest. 


Les mythes fondateurs

 

Où commencent ces lignes? Le sentiment national rencontre très tôt, et avec une sensibilité toujours très vive, la conquête, la colonisation et, pour toujours celle-ci, l'immense présence de la Chine. Au IIe siècle avant J.C., le petit peuple viêt du delta du Fleuve Rouge est inclus, avec les provinces actuelles du Yunnan, du Guang Dong, du Guang Xi et de l'île de Hainan, dans un royaume du Nam Viêt, le dernier et le plus méridional (NAM) des Etats de peuplement et de civilisation VIÊT, qui s'étendaient sur une très large aire au sud du Yang Tse Kiang et que la poussée chinoise a absorbés en l'espace de quelques siècles. Submergé à son tour, en III av. 3.C., par la marée venue du Nord, le Nam Viêt est aussitôt démembré, ce qui individualise, pour la première fois de son histoire, le berceau du futur Viêt-Nam, mais comme une toute petite unité administrative à l'intérieur de l'immense Empire et avec les perspectives les plus minces de pouvoir renouer avec une existence de peuple distinct et indépendant. Mais, alors que le Yunnan, le Guang Dong et le Guang Xi, auxquels il fut associé, restent à jamais dans les frontières de la Chine, que tous les Etats Viêt, au sud du Yang Tse Kiang, dont il fit partie, deviennent la Chine du Sud, seule, la petite province, qui était devenue l'An Nam, le Sud Pacifié, recouvre en 938 son indépendance, après une colonisation de mille ans.


Cet événement oriente d'une façon très marquée les expressions du sentiment national vietnamien dans les périodes qui précèdent l'arrivée de la Chine.


Soif d'identité, refus d'une histoire qui n'a que trop tendance à commencer avec la conquête étrangère, vision quelque peu embellie et mythifiée d'un passé pré colonial, revalorisé et soudé à l'action à nouveau indépendante qui le fait revivre et qu'il inspire : les motivations au Viêt-Nam ne sont pas très différentes de ce qu'il est possible d'observer dans la vague des décolonisations du XXe siècle. Mais la précocité de la colonisation chinoise ; le IIe siècle av. J.C., la durée : un millénaire, et l'extraordinaire dénouement, que laissait mal présager l'extrême inégalité du rapport des forces, marquent d'un certain extrémisme cette démarche au Viêt-Nam. Le passé sollicité se situe au premier millénaire av. 3.C., pratiquement une préhistoire très mal connue, lointaine, tout encombrée de légendes, d'incertitudes et d'hypothèses. La valorisation, aux dimensions de l'adversaire, de l'épaisseur du temps et de l'unicité du cas, introduit des idées de miracle, d'exception, de destin, voire d'élection. Prise entre les difficultés de sa recherche et la profondeur du sentiment, l'histoire se déploie volontiers, avec beaucoup de tendresse et fort peu de recul, dans un ensemble de mythes fondateurs et d'images symboles d'une importance capitale dans la conscience nationale. Capitale de ce royaume d'Au Lac, la Cité-forteresse de Co Loa représente un important et précieux repère dans un passé mal connu. Elle se place juste avant l'assaut de la Chine. Située en plein cœur du pays tonkinois, elle indique les progrès de la mise en valeur du delta du Fleuve rouge, par quoi tout commence. D'une importance considérable, que les Vietnamiens, grands remueurs de terre, savent apprécier - "un cubage de plus de deux millions de mètres cubes" pour les terrassements - elle donne une idée de la puissance matérielle et politique déjà non négligeable de cet état éphémère, aux contours mal fixés, et qui s'écroule très vite sous les coups des généraux chinois. Elle permet d'expliquer en partie, par le niveau de civilisation déjà atteint, l'extraordinaire maintien de l'identité et de l'esprit d'indépendance d'un très petit peuple au travers d'une colonisation chinoise de mille ans. Elle situe l'aube et le coeur de la nation. Mais l'observation et la réflexion des historiens vietnamiens ne s'arrêtent pas à ces seuls enseignements. La forteresse de Co Loa, bâtie comme une espèce de colimaçon à trois boucles enroulées sur elles-mêmes, selon la triple révolution d'une spirale, devait certainement présenter l'aspect d'un énorme coquillage, incrusté plus que dressé aux lisières des eaux et des terres. Le nom ancien du lieu, Loa Thanh, la Cité-coquillage, fait, de toute évidence, référence à cette particularité architecturale, qui sert elle-même de support à l'expression d'un mythe, au retentissement affectif et émotionnel considérable, très révélateur d'une certaine idée que les Vietnamiens projettent d'eux-mêmes dans le Miroir de leur histoire.


Par sa forme même de conque, cette cité-forteresse offre au sentiment national comme une image première, quasi prédestinée de l'être vietnamien et de son histoire : celle du coquillage modeste, recouvert et battu par les vagues et les marées, mais tenace et ne lâchant pas prise ; minuscule sur le rivage mais se multipliant continuellement, inexorablement, à la façon d'un madrépore, dans une lente et victorieuse progression... Loa Thanh, dans cette optique, devient "en quelque sorte la cellule-mère (l) qui porte en elle, quasi génétiquement, les qualités de la race : ténacité, patience, persévérance inébranlables ; l'archétype de toute l'histoire, de la mise en valeur du delta du Fleuve rouge à la progression vers les Mers du Sud et jusqu'aux indéracinables maquisards des dernières guerres d'Indochine face à des adversaires infiniment supérieurs ; la préfiguration de la situation de ce très petit groupe humain agrippé aux flancs de deux immensités, celle de l'Océan le long duquel il arrache ses rizières, et celle, humaine, politique et tout aussi illimitée, de la Chine aux abords de laquelle il incruste ses villages, eux-mêmes nouveaux coquillages sur lesquels se concentrent, dans une convergence identique, les mêmes parts de recherche, de mythe et de symbolique pour expliquer la victorieuse résistance face à la Chine.


La Chine, le village et l'eau

 

Dans la revue de tout ce qui pourrait faire comprendre cette résistance, le village tient à l'évidence une place fondamentale. Il est, comme l'écrit P. Mus, "l'élément premier" (2) du paysage et de l'histoire de la nation. C'est qu'à la différence des grandes civilisation du Moyen Orient, où les nécessités de l'irrigation à partir des grands fleuves ont contribué à l'installation de pouvoirs centralisés, en Extrême Orient, la plupart des travaux nécessaires à l'aménagement des rizières et au contrôle des eaux ont pu être conduits, surtout a leurs débuts, à l'échelon des communautés villageoises. Par ailleurs, la longue période de la domination chinoise a provoqué une éclipse de l'Etat et accru ainsi l'autonomie et le rôle du village devenu "par sa rusticité même, un sanctuaire inviolable. Non qu'il fût en force pour résister isolément. Mais cette configuration nationale se rencontrait partout. Elle ne se concentrait en aucun lieu où l'adversaire pût s'en saisir comme on s'empare d'une capitale, comme on abat une dynastie ou comme on asservit une cour..."(3) Village contre Chine? Le patriotisme terrien se teinte de ces profonds attachements au sol, qui caractérisent toutes les paysanneries en butte à des conditions difficiles. La nature n'a pas été des plus généreuses dans ce delta du Fleuve Rouge. L 'espace est chichement mesuré, les aléas climatiques fréquents et extrêmes, les inondations terribles. Des typhons dévastateurs balaient périodiquement les côtes... L'adversité à surmonter ne pouvait qu'imprimer une marque profonde qui figure toujours en bonne place dans les études et les observations.


Façonnée par les siècles et les siècles d'aménagement du delta, une manière d'être vietnamienne existe, aussi bien au travail qu'à la guerre, dans les circonstances exceptionnelles comme dans la vie de tous les jours. Cette manière a l'habitude d'employer un outillage très léger et très simple ; elle préfère la rapidité, la démultiplication extrême, la fréquence de la répétition à la masse et à la puissance; elle se déploie dans une activité débordante sans cesser de conserver une allure de trotte-menu; elle étonne toujours par le contraste entre l'ampleur des résultats obtenus et la légèreté et la petitesse des moyens et des gestes. Une marchande ambulante prépare des repas par dizaines sur un réchaud minuscule. Des troupes de paysans, longtemps sommairement équipés, tiennent en échec les armées des pays les plus industrialisés du monde... Cette manière est partout dans le Miroir de l'Histoire et, partout dans cette manière, se retrouve une fluidité, comme si l'eau, adversaire et partenaire de tous les instants, était aussi devenue le modèle. Rapprocher l'homme et l'eau, utiliser pour décrire le premier tout Je vocabulaire employé pour dire les propriétés physiques de la seconde, sont des démarches quasi spontanées lorsqu'il s'agit de raconter et d'expliquer le Viêt-Nam, à tous les niveaux. Les caractères miroitants et secrets beaucoup plus que clairs et transparents, l'extrême mobilité des comportements, du calme et de la sérénité apparents aux tempêtes les plus violentes et soudaines, les démarches fluides et "coulées", qui faisaient apparaître presque "carrées" les attitudes de Cholon, la jumelle chinoise de Saigon la vietnamienne, toutes ces notations font partie des images les plus convenues du Viêt-Nam, avec tout ce que les généralités peuvent comporter d'intuitif et d'arbitraire. Mais il n'est pas jusqu'à la mythologie et à la symbolique qui ne semblent situer la nature profonde dans l'eau - et le féminin - au travers d'un foisonnement de mythes aquatiques. Les thèmes artistiques, les images du langage poétique, Je style littéraire, y compris celui des stratèges-poètes révolutionnaires nord-vietnamiens, portent tout autant ce même sceau. Et, dans le Miroir de l'Histoire, c'est aussi la plasticité infinie de l'élément liquide, sa propriété d'épouser instantanément toute forme tout en restant lui-même, qui fournit l'image symbole la plus explicative du Viêt-Nam, à commencer pour son extraordinaire survivance au travers du millénaire de la colonisation chinoise.


Comment l'eau du village viêt a-t-elle triomphé des mille années de la colonisation chinoise? Le langage même semble autoriser une telle formulation pour cette question. Le même mot, nuoc, désigne l'eau, la patrie et le terroir, dans une homonymie toujours signalée et soulignée avec des accents très particuliers. Elle se place en effet dans le cadre d'une culture sino-vietnamienne qui répugne à isoler et à définir mais qui s'attache, au contraire, à établir entre les choses et les êtres, les correspondances, les relations et les analogies qui expliquent et qui impliquent. Dans ce système de pensée, le rapprochement patrie-eau devient alors essentiel pour situer l'homme à l'oeuvre dans la petite patrie de ses villages et dans la grande qu'il édifie à la fois contre la Chine et selon les mesures de celle-ci, dans une fondamentale dialectique assimilation-identité.


Assimilation? Le millénaire de présence chinoise sinise en profondeur ce qui, pour Pékin, est "le Sud pacifié". Exception dans une Asie du Sud-Est, hindouisée, l'Annam fait désormais partie intégrante du monde chinois, dont il assimile les apports dans tous les domaines. Sa rizière inondée est de type chinois et crée cette géographie si caractéristique de vallées surpeuplées et de montagnes vides. La maison à terre, moins bien adaptée au climat tropical, remplace celle à pilotis. L'alimentation, l'habillement se rapprochent de ceux de la Chine; l'usage des baguettes se généralise... L'assimilation paraît surtout décisive dans les formes supérieures de la pensée. Les conceptions politiques, philosophiques, morales, religieuses... sont celles de la Chine. Le temps est fixe selon le calendrier chinois. La grande fête religieuse est celle du Têt, le Nouvel An chinois. Tout le vocabulaire scientifique et technique est transposé du chinois. L'étude des caractères, l'accès aux concours mandarinaux implantent profondément, dans les comportements individuels et collectifs, l'éthique confucéenne : la recherche du juste milieu et de l'harmonie, le contrôle des émotions et la vertu du rire, la prééminence de la dignité sur toute autre considération, l'importance de l'observance des rites et des convenances extérieures, la piété filiale et la solidarité du clan familial autour du culte des Ancêtres...


Mais, à l'inverse, le nationalisme viêt développe aussi cette étonnante faculté de vouloir et pouvoir tout assimiler sans se laisser lui-même assimiler ni entamer. La sinisation, comme plus tard la culture française auprès d'une élite bien plus étroite, n'enlève rien, bien au contraire, à l'un des sens de l'identité les plus profonds qui soient. Les emprunts sont eux- mêmes systématiquement marqués de nuances distinctives, fut-ce par un simple détail : la légère déformation d'un mot, le déplacement d'une accentuation, une partie de l'habillement différente, le refus des nattes dans la coiffure, une forme plus large des bols... Comme le notent tous les spécialistes, la civilisation sino-vietnamienne "n'est pas un simple décalque de la civilisation chinoise"(4) . L'emprunt est immédiatement "naturalisé" par des marques qui ne sont pas assez suffisantes pour que l'occupant puisse trouver motif à inquiétude et à répression, mais assez pour qu'un esprit de résistance puisse se reconnaître et s'exprimer, souvent avec un humour caustique et féroce qui fait encore les délices du Vietnamien d'aujourd'hui.


Les refus remportent en fait des deux côtés. Les complots, les conspirations, les insurrections attestent, par leur périodicité régulière, de la permanence d'une opposition qui donne au Viêt-Nam, dès le 1er siècle ap. 3.C., ses deux premières héroï- nes, les deux soeurs Trung, qui préfèrent le suicide à la reddition après la défaite de leurs armées. A l'inverse, la vision chinoise sur l'An Nam reste toujours profondément marquée par les idées de marginalité, de différence et d'infériorité impliquées au niveau même du caractère YUE, la transcription chinoise de VIET. Le pays YUE de l'An Nam n'est pas l'égal de la Chine, ne fait pas partie des centres véritables de la civilisation chinoise mais relève, tout au plus, de la sphère des "barbares cuits", c'est-à-dire sinisés et donc améliorés par rapport aux "barbares crus", laissés tels quels. Un rire condescendant, dédaigneux et étouffé par politesse contre un humour acéré, caustique et dissimulé par prudence, ces deux rires opposés sont peut-être les signes qui situent le mieux le registre le plus conflictuel et le plus permanent de la confrontation entre les deux peuples : le très grand, toujours dans la même tonalité méprisante en 1979 à l'égard du "petit hégémonisme" à qui il convient de donner "une bonne leçon"; et le très petit, acharné à faire reconnaître son identité et sa dignité et qui obtient son premier et "miraculeux" succès par l'établissement, en 938, de dynasties nationales.


Une géopolitique écrasante


Mais est-il réellement indépendant ce nouveau pouvoir? La suzeraineté de l'Empereur de Pékin est toujours reconnue par le monarque viêt qui est lui-même perçu, dans la capitale chinoise, plutôt comme un dignitaire de l'Empire, classé dans le Protocole, que comme le chef d'un Etat tout à fait indépendant. Mais le monarque viêt ne reconnaît sa vassalité, n'accepte les profondes humiliations des cérémonies d'investiture, de réception des lettres impériales, des envois du tribut trisannuel à Pékin,qu'à la condition que son territoire soit libre de toute administration et de toutes troupes chinoises. Est-ce alors la vassalité politique et juridique qui est fictive et l'indépendance qui est réelle ou l'inverse? Souvent posée, la question relève cependant quelque peu de l'hypothèse d'école tant est écrasante la géopolitique qui, après un millénaire de domination directe, met en contact direct, et sans contrepoids possible jusqu'à l'époque contemporaine, deux Etats situés aux antipodes l'un de l'autre dans l'échelle des nations. Comment, pour le petit, faire face aux dangers d'une telle inégalité? Et, surtout, comment ne pas avoir à se trouver dans une situation d'affrontement? La priorité absolue donnée à la seconde préoccupation fait qu'à quatre reprises seulement, et à des moments de très forte expansion de la Chine, le minuscule vassal ne pourra, malgré des trésors de diplomatie et de souplesse, éviter l'invasion de son territoire par les armées chinoises : sous les Song en1075; de 1257 à 1288 par les armées mongoles à l'apogée de leur puissance; de 1407 à 14213, par les Ming; 1788 enfin, avec la nouvelle dynastie mandchoue. Mais, à chaque fois, le souverain viêt, ou celui qui le suppléera, saura "combattre le long avec le court", selon la formule de Trân Hung Dao, le vainqueur des Mongols. La seule possibilité de sauvegarder l'indépendance est alors de dissuader le formidable envahisseur par une guerre longue, coûteuse, en l'obligeant à des pertes et à des efforts hors de proportion avec un si petit enjeu. Il s'agit donc d'obtenir du pays les sacrifices nécessaires à une telle résistance et de s'empresser, aussitôt la victoire obtenue, de réitérer, par des gestes très spectaculaires, l'affirmation de sa vassalité.


Mais à partir de quand réalisme et prudence deviennent-ils attentisme et défaitisme? A quels niveaux de pertes et de souffrances les sacrifices, consentis contre un adversaire infiniment supérieur, menacent-ils, par leur ampleur, la résistance, voire la survie elle-même? Très tôt aussi, la géopolitique détermine dans le sentiment national une zone de profondes divergences, une ligne de fracture le long de laquelle les élites se sont souvent séparées sur les différentes conceptions de l'intérêt national. Réalisme attentiste, à la limite des déviations du fatalisme et du défaitisme, ou résolution farouche, et presque désespérée, le débat n'est certes ni nouveau ni propre au Viêt-Nam. Il se pose avec acuité a toutes les petites nations malencontreusement situées au contact d'une trop grande puissance. Mais le heurt entre les deux conceptions de l'intérêt national atteint un degré infiniment supérieur au Viêt-Nam.


Il y va, en tout premier lieu, de la géopolitique tout à fait exceptionnelle qui représente ici un cas presque limité d'inégalité et de risque. Mais il s'y est ajouté aussi, dans les guerres et les révolutions de l'époque contemporaine, des interprétations et des réécritures qui dépassent de beaucoup le simple fait culturel par le nationalisme exacerbé, aux thèses parfois inquiétantes, qu'elles révèlent. D'une façon quelque peu paradoxale, elles ne sont pas le fait des "nationalistes" de Saigon où, au contrai- re, "l'ambiance astrologique", un Mandat du Ciel jamais assez clair et une réceptivité très limitée aux affirmations trop fortes ont agi plutôt comme un frein, mais du camp qui se réclamait de la Révolution, de l'internationalisme et des prolétariennes solidarités de classe. Ces manifestations du nationalisme des dirigeants marxistes de Hanoi ont beaucoup inquiété, après 1975, ceux-là même qui les encensaient auparavant. Elles relèvent cependant beaucoup mois de la conjoncture que d'une vision profonde, inscrite très tôt dans les extraordinaires simplifications et accentuations qui modifient en profondeur un Miroir de l'Histoire en apparence inchangé dans ses grandes lignes.


La surenchère communiste


Valorisation du passé qui précède l'arrivée de la Chine, dépréciation de l'influence chinoise, lecture héroïque de l'émergence de la nation dans un contexte géopolitique des plus difficiles ont toujours représenté des expressions très fortes du sentiment national vietnamien. Mais, sur tous ces points, la surenchère de l'historiographie communiste va vraiment très loin. La remontée dans le passé pré colonial devient une véritable dérive préhistorique vers des origines soudain situées à "4000 ans". Des thèmes, quasi obsessionnels, de développement sur place, à partir de facteurs purement endogènes et sans apport extérieur, font disparaître la Chine de l'histoire de la civilisation vietnamienne. La résistance héroïque contre des adversaires infiniment supérieurs n'est plus l'épisode exceptionnel et l'ultime recours mais le mode de vie normal, l'aspiration de tous les instants. Enfin et surtout, cette crispation nationaliste est elle-même enserrée dans une essentielle démonstration idéologique qui constitue désormais la substance fondamentale et première du nouveau Miroir de l'Histoire fabriqué à Hanoi. La ligne est très simple, pour le politique comme pour l'économique. Toujours à la même place et depuis 4000 ans, la Nation s'est forgée, depuis "la fondation du pays de Van Lang par les Rois Hung" (5), dans une lutte constante contre la nature, contre les autres tribus et, très vite, contre l'envahisseur étranger. La contribution à cette tradition de résistance a cependant été très dissemblable entre ceux qui possédaient la terre et ceux qui la travaillaient et qui n'étaient pas les mêmes. Le paysan, malgré l'oppression économique et sociale dont il était victime, a été "le défenseur héroïque et tenace de la terre léguée par les ancêtres" (6). A l'inverse, aristocrates, féodaux, propriétaires terriens, bourgeoisie possédante, tous les successifs maîtres du pouvoir ont fait passer leurs intérêts particuliers avant ceux de l'indépendance nationale d'où des trahisons fréquentes et une longue inaptitude des élites a mobiliser et a conduire les masses populaires pour la défense de la patrie contre la Chine d'abord, puis contre la France.


La solution de ces contradictions et de ces impuissances est venue du mouvement communiste. Celui-ci a été le premier et le seul a avoir compris que la lutte nationale était inséparable d'une réponse sociale et politique a la misère des masses paysannes. Il a donné au mouvement national "un parti dirigeant armé d'une théorie scientifique, de principes d'action et d'organisation bien au point, étroitement solidaire du mouvement révolutionnaire mondial, capable d'entraîner les masses populaires à une lutte multiforme, de définir pour la nation et les diverses classes sociales un programme et des perspectives d'avenir précis" (7). Le mouvement communiste a ainsi réussi à mobiliser les forces vives du pays et les conduire au succès. Sa légitimité, son organisation et ses principes mêmes procèdent donc des (4000 ans d'une histoire qui n'est elle-même, avec sa continuelle révolte qu'une longue attente, depuis les Rois Hung, des solutions correctes et justes du Parti ; la démonstration idéologique aboutit aussi a une profonde réécriture dans laquelle, d'une façon remarquable, les simplifications et les réductions de la vision, l'arbitraire des postulats et des raisonnements, la marque très forte des thèmes et de la sémantique ne font que croître avec la remontée dans le passé.
Jusqu'à ces nouvelles recompositions, le Illème siècle av. 3.C. du coquillage-forteresse de Co Loa représentait une sorte de seuil au delà duquel augmentait très vite la part de l'inconnu, des incertitudes, des mythes et des légendes, la plupart des hypothèses s'accordant toutefois pour déceler de très vastes mouvements de peuples et de civilisations dans un espace et une durée très importantes. Le thème des "4000 ans" ajoute à ces débuts, déjà très incertains, du royaume d'Au Lac deux autres millénaires, en fait beaucoup plus, la légende des rois Hung indiquant beaucoup moins une date qu'un chiffre symbole, synonyme de très loin. Malgré cela, c'est désormais avec des certitudes totales que les historiens de Hanoi se penchent sur les sites préhistoriques du Nord Viêt-Nam pour y chercher, contre toutes les thèses habituellement admises jusqu'alors, les preuves du "développement sur place" et "sans apport extérieur" de la Nation : "II s'agit d'un croisement de races donnant naissance à un troupe autochtone, évoluant sur place, avec sa culture propre, et non d'une migration massive avec apport d'une civilisation extérieure. L'étude des instruments en pierre, des poteries des différents sites mésolithiques et néolithiques prouve la continuité d'une évolution interne, se faisant sur place, avec son originalité propre"(8).


Le même primat absolu de l'idéologie, avec le même martèlement si caractéristique des injonctions, se retrouve aussi pour tout ce qui concerne les relations avec la Chine. Rien n'est plus significatif a cet égard que l'Histoire du Viêt-Nam de Nguyên Khac Viên, l'historien officiel de Hanoi. Une seule phrase, en tout et pour tout, est réservée à un millénaire de domination et d'imprégnation chinoises :"Après une longue période de sujétion à l'Empire féodal chinois, période marquée par de nombreuses insurrections, le peuple vietnamien finit par reconquérir au Xème siècle son indépendance" (9). Et, pour ces révoltes elles-mêmes, seul trouve grâce, parmi les héros traditionnels, le "généralissime" Trân Hung Dao, le vainqueur au Xlllème siècle des Mongols, auquel l'auteur n'hésite pas à prêter, honneur suprême fonctionnant dans les deux sens, une pensée et une expression bien proches de la "ligne juste" du Bureau politique des années soixante-dix à Hanoi : "Le généralissime Trân Hung Dao avait toujours su s'appuyer sur la population pour combattre un ennemi supérieur en nombre et en armements, et user d'une stratégie et de tactique appropriées. Il sut abandonner les villes, même la capitale, en cas de besoin, éviter de heurter de front l'ennemi quand il est fort, recourir aux harcèlements de guérilla, passer résolument à l'offensive quand les circonstances sont favorables. La farouche résolution du commandement galvanisait les hommes"(10).


Tradition nationale de la révolte, contradiction, avec la très rare exception qui confirme la règle, entre les intérêts des possédants et la conduite de l'insurrection nationale, la revendication obligatoire du développement sur place et sans apport extérieur figure aussi pour nier, jusqu'à la caricature, toute influence de la civilisation chinoise. La rizière inondée, l'acupuncture deviennent des techniques purement vietnamiennes, nées au Viêt-Nam, développées sur place et sans apport extérieur. La Chine, en réalité, n'a pas apporté le savoir mais le blocage et la sclérose. Une culture populaire vietnamienne existait, scientifique et technique, qui aurait pu provoquer le développement du pays si elle n'avait été étouffée par les influences dogmatiques et scolastiques de la pensée chinoise. Les mentions, dans tous les travaux des historiens antérieurs, des grandes migrations, des vastes courants de l'âge du bronze, ont-elles surtout relevé de la malveillance coloniale, voire du racisme? L'évidence d'un Viêt-Nam entrant dans l'histoire et forgeant les fondements de sa civilisation par l'intermédiaire de la Chine doit-elle surtout être imputée à l'ignorance, les travaux d'un Needham sur la science chinoise n'ayant pas encore d'équivalent pour le Viêt-Nam?(ll) L'argumentation et les accusations vont très vite aussi aux extrêmes dans l'historiographie actuelle de Hanoi et représentent, en fait, le type même du faux débat, avec des polémiques stériles et vaines, autour d'affirmations invraisemblables et inacceptables.


Que représentent, en effet, ces étonnantes confusions entre les notions de nation, de peuplement, de territoire, de pays, d'Etat? Les structures socio-économiques et culturelles, l'organisation politique qui permettent l'émergence de la puissance étatique, n'apparaissent que tardivement, à des dates qui n'ont rien à voir, de toute façon, avec les 4000 ans légendaires des premiers rois Hung. En aucun cas non plus, la Nation ne peut être cette sorte d'organisme, doté dès les origines de toutes ses qualités et qui traverserait "sans changement", comme "un invariant" collectif, "tous les bouleversements de la préhistoire et de l'histoire"(12), dans une continuité et une cohérence absolues. D'une façon plus générale, la notion même de temps disparaît, écrasée, disloquée dans des anachronismes constants, des va-et-vient systématiques entre la préhistoire et l'époque contemporaine, comme dans ce propos d'un "officiel vietnamien", rapporté sans l'ombre d'un doute par le correspondant d'un grand journal parisien (13)sur la nécessité d'une extension des superficies cultivées, "restées à cinq millions d'hectares, comme au temps des rois Hung". A cette époque, et même en s'en tenant a la transcription littérale des symboliques "4000 ans", la géologie même était différente avec un delta du Fleuve Rouge très loin encore du comblement actuel. Histoire? Historicisme scientifique de "travaux assignés aux intellectuels" par les politiques? Postulats idéologiques pour la cascade des démonstrations et des injonctions? Les '"4000 ans", le développement endogène, sur place et qui ne doit rien a personne et surtout pas à la Chine, la tradition de résistance héroïque, le Parti..., tous ces thèmes, qui font coexister nationalisme et communisme, apparaissent très tôt, pratiquement en même temps que la fondation du Viêt-Minh en mai 1941. Une première expression officielle leur est donnée en 1943 dans les Thèses sur la Révolution culturelle vietnamienne que publie alors le Comité Central du PCI. Fixées comme des dogmes par les plus hautes instances du Parti, exprimées avec des formes et des rythmes consacrés comme ceux du texte (14), souvent cité, écrit par Vo Nguyên Giap en 1974, ces références obligatoires et de tous les instants montrent, par leur précocité et leur constance, l'importance attachée à cette double revendication, aux composantes en apparence contradictoires et exclusives l'une de l'autre, du nationalisme et du communisme.


Communisme-nationalisme, cette approche est celle qui est presque toujours employée pour analyser et interroger le mouvement communiste vietnamien. Elle ne saurait cependant rester la seule. Ce nationalisme, qui trouve son inspiration dans la vision idyllique d'un passé en très grande partie légendaire, et ce communisme, qui se présente comme l'aspiration unique de toute l'histoire, passé, présent et futur, entretiennent entre eux des rapports qui sont surtout ceux des mythes et de l'utopie. Cette seconde définition présente pour le moins un double intérêt. Elle a surtout l'immense avantage de donner au réel et au présent la possibilité de réapparaître derrière les abstractions et les occultations des schémas idéologiques habituels.

II. LES MYTHES ET L'UTOPIE


La conjonction de ces mythes et de cette utopie marque d'une empreinte immense le Viêt-Nam contemporain. Elle s'est d'abord formée et manifestée au travers des trente années de "Front", avec les effets habituels de ces deux ressorts : une dynamique, dont la force et la puissance ont infléchi le cours de l'histoire et assuré un triomphe total aux dirigeants communistes, mais aussi un écrasement des hommes et de leur présent au nom des merveilleuses images projetées dans le passé et le futur. Elle se retrouve, avec les mêmes résultats et une soudaineté inattendue après trois décennies de guerre et de révolution, dans le conflit majeur engagé avec la Chine. Elle se discerne aussi dans les frémissements d'une immense ambition face au grand allié qui apporte son aide et entend imposer ses conditions et garder la direction. Et, d'une façon très révélatrice de la continuité dans cette même double inspiration, c'est au début du mouvement communiste vietnamien que s'appréhendent le mieux les moteurs et les finalités de ces trois politiques.


Les "Fronts"


Ces "Fronts" sont-ils des créations spontanées? Que représentent les éléments non-communistes en leur sein? Quel crédit convient-il d'accorder aux garanties et assurances prodiguées à foison et surtout par la partie communiste? Quand et comment s'est imposée la direction de celle-ci? Ces dirigeants, avec le langage, le programme et le style qu'ils adoptent dans le cadre de ces Fronts, sont-ils de "simples nationalistes vêtus de rouge"? Ou, au contraire, des communistes déguisés sous les habits de la tradition et du nationalisme? Ou ni l'un ni l'autre, mais un nouveau modèle de communisme qui, en intégrant ces données historiques, devenait différent et rendait par là crédibles l'authenticité, la représentativité et la diversité de ces Fronts ?


Ce communisme "différent", au moment de l'apogée du modèle soviétique, embarrasse d'ailleurs quelque peu les sympathisants de la Révolution vietnamienne. Le personnage de l'''Oncle" est, quand même, très débonnaire, très bonhomme, la référence à la morale confucéenne très appuyée, le style et le langage très surannés... D'une façon remarquable, la préoccupation est de défendre l'authenticité, non pas du Viêt-Minh, mais du communisme de l'''Oncle Hô"et d'expliquer que ces concessions, si importantes à la tradition et au nationalisme, étaient inévitables pour un marxisme qui avait à composer, au sein d'une coalition, avec des milieux acquis à ces références "petites bourgeoises". La résistance admirable face au colonialiste et à ses laquais ne pouvait exclure l'habileté tactique pas plus que la rigueur doctrinale n'entendait se passer de la souplesse, de la patience, de la pédagogie. Mais surtout, le Viêt-Nam, vieille terre confucéenne, ne pouvait que marquer profondément le discours communiste. "En terre confucéenne , la moralité tend souvent à l'emporter sur la notion de loi du développement historique. Le marxisme étant à la fois "explication et édification", l'édification risque souvent de prendre le dessus. Dans la grande famille des partis communistes, le parti vietnamien (comme le parti chinois) apporte certainement une note moralisante plus marquée que les partis militant dans des pays où la bourgeoisie avait déjà exercé pendant longtemps sa direction idéologique" (l5).


L'érosion de "la grande famille" amène un profond changement dans l'orientation de ces argumentations. L'originalité "confucéenne" du parti communiste vietnamien était jusqu'alors comprise, expliquée et excusée mais restait ressentie et présentée comme un écart par rapport à l'orthodoxie. Avec les successives crises du monde communiste, cette "différence" devient au contraire le mérite essentiel pour ceux qui croient alors découvrir au Viêt-Nam un communisme et un nationalisme tempérés l'un par l'autre et prenant ainsi les teintes les plus douées. Le nationalisme perd ses connotations péjoratives grâce à la légitimité et au sens qu'il prend sous la direction "du plus nationaliste en même temps que du plus internationaliste des leaders communistes" (16). Le communisme surtout retrouve sa saveur primitive d'avant "les visages de bois et les propos de plâtre"(17) "Pittoresque", "bohème", "poésie", "libre débat", le "président Hô" prend alors une place tout à fait à part dans la galerie des dirigeants communistes. Il n'est pas le Père, petit ou grand, mais l'Oncle. Il ne consent à être secrétaire général que le temps de corriger les "erreurs" des "neveux". Et, président, oncle ou secrétaire général, il fait si peu communiste. Est-il même "vraiment communiste", interroge une biographie (18) consacrée à l'ex-délégué du Komintern en Indochine et fondateur et figure centrale du mouvement communiste vietnamien.


"Vraiment communiste" mais "différent" parce que l'enracinement national l'a protégé de l'évolution qui "a modifié le marxisme-léninisme dans un ennui mortel" (l 9), mais pas tout à fait nationaliste car inter nationaliste : l'esthétique s'est beaucoup mêlée au postulat idéologique et au parti-pris politique dans un schéma intellectuel très séduisant, qui plaçait l'histoire au milieu et la rendait heureuse. Rien n'était cependant plus faux que cette sorte de vision médiane très vite et très cruellement démentie au demeurant par les faits. L'erreur portait sur tout, accumulait toutes les méprises possibles, ignorait ou ne voulait pas voir les deux lignes majeures de ces "Fronts" : celle d'une chaîne de démonstrations très classique de l'idéologie et des méthodes d'un très orthodoxe parti communiste; et celle, insolite et surprenante à bien des égards, qui insérait ces nouveaux instruments de la Révolution dans les 4000 ans des réécritures de l'histoire nationale.


Première des deux lignes, le discours idéologique présentait un intérêt essentiel avec ses articulations maîtresses. Une urgence prime tout : "la libération de notre peuple", "le salut de notre nation" ou, comme plus tard avec le FNL, le devoir de "délivrer nos compatriotes du joug qui pèse sur eux", de "réaliser l'indépendance, la démocratie, la paix, la neutralité" et "progresser vers la réunification progressive de la Patrie". Cette urgence impose donc de tout subordonner à la lutte pour l'indépendance, puis pour la réunification, ce que fait le mouvement communiste en abandonnant tout ce qui, dans son programme, pourrait diviser les patriotes. A leur tour, ceux-ci doivent donc rejoindre, dans le Viêt-Minh, dans le FNL, les "patriotes les plus résolus", les "résistants les plus intransigeants", le "cerveau de l'anti-impérialisme" (20)que sont les communistes. Douter de la sincérité de leurs promesses ne pourrait que faire le jeu des ennemis et équivaudrait donc à une véritable trahison envers la Patrie...
La réalité des "Fronts" se trouve au bout de la démonstration et elle se situe, selon les habituelles inversions du discours idéologique, à l'exact contraire de ce qu'annonçaient les programmes et les appellations. Ceux-ci laissaient supposer des alliances, des ententes conclues, dans la spontanéité d'un sursaut patriotique, entre partenaires réunis autour d'un programme élaboré en commun, avec tous les compromis et garanties qu'une telle opération suppose. La logique débouche sur la contrainte et la menace et il est remarquable de voir à quel point le schéma réel, tout à l'opposé de sa présentation officielle et de son obligatoire acquiescement, correspond à la ligne qu'avait définie, dès novembre 1922, le IVe congrès de l'Internationale communiste. Les alliances des partis communistes des pays colonisés avec les "nationalistes bourgeois" sont autorisées, en raison de la "faiblesse intrinsèque du prolétariat" de ces pays, mais dans le cadre très précis du "Front anti-impérialiste unique". Le but est de permettre "la mobilisation de toutes les forces révolutionnaires" contre le pouvoir colonial, mais il doit aussi contribuer "à démasquer les erreurs et les incertitudes des divers groupes nationalistes bourgeois". Le "mouvement ouvrier" conservera, à l'intérieur de cette formation, "son importance autonome... et sa pleine importance politique". Quant aux concessions qui auraient pu être faites dans le cadre de ces alliances "temporaires", il conviendra de les annuler dès que l'évolution du rapport des forces sera suffisante pour exercer dans toute sa plénitude la dictature du prolétariat(21).


"Mobiliser", "démasquer", disparaître, la "tactique... du Front anti-impérialiste unique" a touché à la perfection au Viêt-Nam de 1941 à 1975. La direction est restée du ressort exclusif et sans partage du parti communiste face à quelques groupuscules et mouvements sans consistance, souvent suscités par le parti lui-même. Les deux "Fronts" n'ont existe que pour accueillir, derrière une façade de spontanéité et de diversité, la masse des organisations annexes et des associations parallèles qui ont sans cesse mobilisé et démasqué. De même. dans ce suivi très fidèle d'une des lignes fondamentales de l'Internationale communiste, tout ce qui pouvait avoir ressemble, sur la question agraire, les libertés individuelles, les tolérances économiques, le respect des spécificités du Sud, le pluralisme politique et culturel, à une sorte de part apportée par les communistes sur l'autel du combat pour la Patrie, a été immédiatement annulé .dès que la situation militaire et politique l'a permis. Et il n'est pas jusqu'aux Montagnards, qui avaient accueilli en 1941 les premiers maquis d'Hô Chi Minh, qui ne perdent, en 1976, leur statut relativement privilégié de minorité ethnique dans le parachèvement de la ligne juste et scientifique du Parti.


"Vraiment communiste"? D'une façon quelque peu étonnante, ces interrogations, ces visions d'un "communisme différent " fondent leur argumentation sur ces "Fronts nationaux" alors que tout, dans ces "Fronts", témoigne au contraire de la profondeur et de la solidité des ancrages idéologiques et de la virtuosité de la pratique marxiste-léniniste. Si la politique "frontiste" renvoyait aux schémas doctrinaux de l'Internationale communiste des années 20, tout dans l'organisation et le fonctionnement du parti, rappelle aussi les "vingt-et-une conditions" qui, en décembre 1920, avaient séduit le "délégué Indochinois" au Congrès de Tours et l'avaient décidé pour l'efficacité révolutionnaire de la 111e Internationale : la clandestinité, le noyautage, la propagande, l'agitation, l'attitude offensive, la discipline de type militaire, le dévouement absolu, l'épuration périodique... Si elle doit beaucoup aux circonstances, la réussite du mouvement communiste au Viêt-Nam serait absolument incompréhensible sans la dimension "bolchevik" de cette "avant-garde" chargée de conduire "les masses", "élite" longuement et minutieusement formée, d'une lucidité admirable pour déceler les faiblesses et les contradictions de l'ennemi et toujours prête à exploiter une situation révolutionnaire, ou à la créer, pour se saisir du pouvoir.
Ce Parti était par ailleurs animé d'un nationalisme dont l'inspiration, les formes et l'intensité étaient intimement liées à son idéologie, mais dans un sens très éloigné de celui qu'avaient imaginé les euphoriques analyses des années 60 sur la "différence" du communisme vietnamien. Comment nationalisme et communisme pouvaient-ils coexister aussi étroitement, et chacun avec une telle force? Les réécritures de l'histoire sont, à cet égard, d'un intérêt essentiel pour cerner les violents contrastes de ce nationalisme et, surtout, pour le situer dans une vision profonde où interféraient, sans contradiction aucune, les postulats idéologiques de l'utopie et une perception mythique et héroïque du passé.


Les "4000 ans" de la Nation, le développement autonome et sur place, la tradition de résistance, les intérêts des possédants et des élites qui ont été à rencontre de cette résistance, et le Parti qui, en liant Révolution nationale et Révolution sociale, représente "l'unique voie" et apporte une issue finale et victorieuse a ces 4000 ans de lutte... : dans l'habituelle forme démonstrative, cette ligne est d'abord celle d'un nationalisme exacerbé. Les dirigeants, qui se réclamaient d'une idéologie marxiste, internationaliste et centrée sur la notion de classe ont été aussi ceux qui ont le plus enraciné leur combat et leurs attitudes dans les concepts de nation et de tradition, interprétés de surcroît dans le sens le plus étroit, avec une véritable obsession de l'identité. Par certains côtés même, ce regard vers le passé n'est pas sans rappeler celui du germanisme, avec quelques-uns de ses risques de glissement les plus dangereux : les vues simplificatrices et brutales, dans lesquelles l'exceptionnel devient le mode de vie courant; la tendance à placer le modèle idéal dans les sites de la préhistoire; une propension, sinon aux affirmations raciales - les exceptionnelles qualités de la race vietnamienne - du moins à des expressions d'orgueil et de xénophobie; une vision romantique aussi, projetée sur un passé idyllique et mythique - le Van Lang - avec pour effet d'aggraver singulièrement, au nom d'un destin et d'une mission qualifiés d'historiques, le poids des sacrifices demandés aux vivants.


Le sacrifice faisait partie de la tradition d'un petit pays, obligé d'intégrer dans sa stratégie le temps et l'abnégation pour défendre son indépendance. Il semble cependant que certains risques, certains sacrifices auraient pu être évités durant les trente années de guerre. A plusieurs reprises, tant contre la France que contre les Etats-Unis, les dirigeants nord-vietnamiens seraient peut-être arrivés aux mêmes résultats avec d'autres méthodes, plus souples et, surtout, moins coûteuses. Mais au contraire, arc-boutés sur leur intransigeance, ils ont parfois donné l'impression de rechercher les solutions les plus exigeantes, comme si la menace de Nixon, notamment, de les renvoyer à la préhistoire, allait au devant de leur vision des "4000 ans" d'histoire.


Le sacrifice, l'abnégation, l'héroïsme, le dévoue- ment, la résistance farouche contre des adversaires surpuissants, la mystique révolutionnaire et patriotique du Viêt-Minh et, a un degré bien moindre, du FNL, ont nimbé d'un prestige immense les dirigeants et leur ont valu la plus totale des victoires. Encore convient-il d'apporter quelques nuances très importantes dans ce tableau qui oublie par trop les hommes et le caractère totalitaire du régime dont l'installation était poursuivie au travers de ces Fronts. Ces "immenses possibilités de sacrifices" sont aussi à situer sur le même plan que l'enthousiasme instantané et permanent du Peuple Maître ou l'ardeur illimitée au travail et les obligations records de production du peuple libéré : des utopies, des schémas idéologiques, présentés comme un vœu spontané et général, décrits comme s'ils étaient effectivement réalisés dans les esprits et dans les faits et, en fin de compte, des contraintes et à des exigences qui ont été particulièrement lourdes dans ce domaine. Le présent, le réel, le compromis politique, les limites ne pouvaient que très peu compter entre ces visions simplificatrices, mythiques et héroïques du passé et les postulats du Parti, élite, avant-garde et aboutissement de l'histoire quadrimillénaire qui fonde sa légitimité et son exclusivité.


Ces mythes. cette utopie n'ont-ils cas été pour beaucoup aussi dans les "sacrifices illimités" demandés au peuple vietnamien? Le discours moralisant et archaïsant d'Hô Chi Minh ne faisait-il pas, lui aussi, partie de la contrainte? N'y a-t-il pas eu un abus de langage à présenter comme "les plus vietnamiens" ceux qui formulaient de tels rêves et de telles exigences? Bien loin des prédictions de l'idéologie, le nationalisme vietnamien ne prenait-il pas au contraire des traits particulièrement inquiétants dans le syncrétisme élaboré par les dirigeants communistes de Hanoi? La guerre, la présence étrangère, française d'abord puis américaine, les objectifs du combat : l'indépendance puis l'unité, l'oubli aussi d'un totalitarisme qui refuse toute autre conception sur l'Etat et la société ont fait que ces questions n ont été posées qu'au moment où ce nationalisme, aussitôt après la chute de Saigon, sort de ses frontières et se lance dans un affrontement avec la Chine.


La guerre contre la Chine


Reprise de l'expansion au Sud, résistance face à la Chine, la continuité historique, par delà les idéologies et le siècle de la colonisation française, présente des aspects fascinants qui relèguent au second plan des changements pourtant essentiels dans les rapports du nouveau Viêt-Nam avec la Chine et ses voisins de l'Indochine.


La responsabilité des Khmers rouges semble grande dans cette reprise immédiate de l'histoire a son niveau le plus conflictuel. Ce sont eux qui, les premiers, ont recours aux armes, apparemment pour des problèmes frontaliers et avant que certaines initiatives vietnamiennes, vite venues elles aussi, aient eu le temps de se dévoiler. Ces litiges territoriaux n'étaient certes ni minimes ni nouveaux. Ils avaient donné lieu à de nombreuses revendications au temps de la colonisation. Ils continuent à figurer dans les différends entre Phnom Penh et Saigon après les Accords de Genève. Les recherches pétrolières, au début des années 1970, donnent une acuité nouvelle aux contestations et des heurts opposent, à plusieurs reprises, les armées de Nguyên Van Thiêu et de Lon Nol. Mais les dimensions et les formes que lui donne le nouveau régime cambodgien sont inattendues et, surtout, hors de proportion avec l'ampleur du litige sur des frontières tracées au total par l'ex-colonisateur avec beaucoup plus de respect des réalités géographiques que ce qu'il est possible d'observer dans les limites héritées et acceptées par la plupart des pays décolonisés d'Afrique et d'Asie.


Les Khmers rouges espéraient-ils réellement revenir par les armes sur les conquêtes vietnamiennes de la première moitié du XIXème siècle? Prévoyaient-ils une fin de guerre plus longue et plus difficile au Sud Viêt-Nam? Ou voulaient-ils réaffirmer, dans ce domaine comme dans les autres, leur volonté de renouer avec la grandeur passée d'Angkor : ici, de grands travaux auxquels est attelée toute une population arrachée aux corruptions de la ville et de l'argent, et là, des offensives à nouveau victorieuses contre l'ennemi de toujours, l'''avaleur des terres khmères", "la fourmi la plus venimeuse"? (22) Toujours est-il que, d'une façon quelque peu paradoxale, le régime, qui s'est identifié à l'idéologie et à l'utopie les plus révolutionnaires et les plus radicales est aussi celui qui donne aux nouveaux conflits de l'Indochine la tournure nationaliste la plus traditionnelle et la plus exacerbée qui soit. Ce sont tous les griefs de l'histoire que les dirigeants khmers reprennent à leur compte pour faire de l'hostilité immédiate et totale au Viêt-Nam, nouveau et ancien, l'un des axes dominants de leur politique. Face à Phnom Penh, l'attitude de Hanoi est beaucoup plus habile et reste camouflée sous la nouvelle terminologie de "l'espace de solidarité". Respect des indépendances, égalité des pays, souveraineté des Etats, maintien des spécificités linguistiques et culturelles, assistance mutuelle, solidarité des révolutions-soeurs dans la défense et l'édification de la victoire qu'elles ont remportée ensemble, contre le même ennemi, toujours "revanchard"..., le langage semble enfin introduire une rupture révolutionnaire et marxiste de l'histoire. Mais le vernis idéologique n'est que très mince au regard des très anciennes et profondes réalités qui réapparaissent. Le nouveau Viêt-Nam renoue avec le Nam Tien, la constante poussée viêt vers le Sud, et la frontière avec le Cambodge redevient, dans la nouvelle Indochine, le front séculaire le long duquel se sont affrontées Asie jaune et Asie brune, civilisation sino-vietnamiennes et royaumes hindouisés, occupations du sol et densités très différentes...


Cette expansion vers le Sud représente un élément considérable pour la formation du Viêt-Nam, le second en importance après la résistance face à la Chine. En huit siècles, du Xlème au XIXème siècle, le Nam Tien a porté les soldats et colons viêts du Golfe du Tonkin au Golfe du Siam, soit à 1.600 kilomètres de leurs bases de départ.


L'historiographie évoque habituellement, pour expliquer le Nam Tien, des considérations avant tout démographiques et économiques. Entre les très fortes accumulations humaines du bassin du Fleuve Rouge et les terres beaucoup moins peuplées de l'Asie hindouisée, se serait créé comme un gradient démographique, dirigeant les très fortes pressions du Nord vers les densités plus basses du Sud. La surpopulation, la soif de terres, le besoin d'espace seraient ainsi les motivations principales, même si la répugance du paysan à s'expatrier loin de la terre de ses ancêtres et de la "touffe familiale" a laissé un très grand rôle aux impulsions politiques. Dramatique besoin de terres et de ressources du nouvel Etat réunifié du Viêt-Nam? Gradient démographique encore plus fort? Nombre immense des "indésirables" dans le nouvel ordre économique, politique et social? Sentiment, très diffus, du nationalisme vietnamien de posséder un droit évident d'expansion et d'appropriation sur des terres jugées, au regard des normes sino-vietnamiennes, sous-peuplees et insuffisamment mises en valeur par des races indolentes? Il est toutefois permis de se demander, à l'échelle de la longue durée et à la lueur des événements contemporains, si, pour le Nam Tien aussi, le facteur géopolitique et culturel n'a pas été fondamental. L'expansion vers le Sud, cette coulée lente, obstinée, systématique ne ferait-elle pas partie également du modèle politique et culturel chinois, recueilli par une élite pétrie d'histoire et de littérature de la Chine? La géopolitique, si exceptionnelle, n'a-t-elle pas crée un fondamental besoin de puissance? 1979 représente un changement d'une toute autre ampleur, presque une mutation, dans les relations entre les deux pays. Les dirigeants communistes de Hanoi font beaucoup plus que "rechausser les bottes des anciens Empereurs d'Annam". Ils marquent une date nouvelle et capitale dans l'histoire de leur pays : celle d'une montée en puissance jugée suffisante pour rejeter, pour la première fois, toute tutelle de l'exceptionnel Etat du Nord, le défier, affirmer une totale indépendance et prendre l'initiative de l'affrontement. Aller chercher au Sud les forces nécessaires pour résister au Nord : la formule apparaît souvent et l'aboutissement de 1979 révèle l'immensité de l'ambition. L'''espace de solidarité" signifie pour le Viêt-Nam un espace de 700.000 km2, plus que doublé, sous son contrôle; une population, pour la génération suivante, de cent millions d'habitants environ, dont 80% de Vietnamiens; une armée parmi les meilleurs et les plus aguerries du monde; l'influence de la Chine bloquée au Sud; une nouvelle place au sein du monde communiste qui lui permet d'échapper au tête-à-tête dangereux et inégal avec son immense voisin...


Le succès vietnamien est immense mais la verve méprisante d'un Deng Xiao Ping contre le "petit hégémonisme", si elle n'est plus du tout adaptée a la nouvelle situation, rappelle aussi la fondamentale inégalité de taille entre les deux nations et la part de chimère qui entre peut-être dans la politique vietnamienne. Les dirigeants de Hanoi auraient-ils pensé pouvoir corriger, d'une façon durable et immédiate, la fatale géopolitique qui a placé un très petit pays au contact direct de l'Etat le plus considérable de la planète? Pour le moins, les options retenues montrent que la rupture introduite dans les relations avec la Chine s'accompagne aussi d'un profond dérèglement du nationalisme vietnamien dans les mythes et l'utopie du régime.


Par quels cheminements, la "ligne juste et scientifique" du Parti a-t-elle pu accepter l'idée d'un conflit majeur avec la Chine et, pratiquement, l'imposer en décidant de briser, coûte que coûte, l'axe Pékin-Phnom Penh ? Les immenses dangers de dépendre totalement de l'URSS ont-ils été sous-estimes? Et surestimées les capacités illimitées de sacrifice? En fait, il est remarquable de voir à quel point dans ce domaine aussi qui engage l'avenir même du pays, la conjonction des mythes et de l'utopie a exclu le présent, le réel, le possible, le compromis pour, au contraire, engager dans l'aventure, l'irréalisme, l'intolérance, l'agressivité. Passion du Viêt-Nam, de son épopée quadrimillénaire et de son destin exceptionnel; passion anti-chinoise qui brûle d'exclure, pour toujours, l'immense pesée de la Chine du passé et de l'avenir de la nation; Parti dépositaire des 4000 ans de lutte héroïque et des "immenses possibilités de sacrifices" du peuple libéré par la Révolution sociale; soutien de l'URSS et du camp socialiste à ce nouvel espace gagné à la révolution prolétarienne et mondiale... : la vision épique et héroïque du passé et les postulats idéologiques ont conduit très vite et tout droit à l'excès et au danger.


La passion du Viêt-Nam débouche sur l'expansion, la guerre et des ambitions d'une dimension telle que semblent s'y profiler des rêves de seconde Chine. L'opposition à tout ce qui est chinois arrive à l'obsession, au refus de l'évidence et au stade que Freud diagnostiquait comme celui du meurtre du père. Le "volontarisme" du Parti exclut ce qui avait été, jusque là, l'essence même des relations avec la Chine, le compromis, et ne retient du passé qu'une vision réductrice, simplificatrice et brutale d'affrontement, de résistance héroïque et de concessions amères qu'il s'agit maintenant de faire payer(23).Le sacrifice illimité met un pays exsangue après trente années de guerre et de révolution en état de mobilisation permanente, avec une armée de 1.200.000 hommes et le revenu par habitant le plus bas de toute l'Asie. Quant au soutien inconditionnel de l'URSS enfin, se retrouvent au contraire, avec une acuité particulière, toutes les incertitudes et dépendances qui caractérisent les alliances entre deux nations très inégales, mais aussi toutes les questions sur les orientations et les positions du communisme vietnamien à l'intérieur du camp socialiste.

NOTES ET REFERENCES
1. Réalités vietnamiennes. Ministère des Affaires étrangères, Saïgon, 1969.
2. P. MUS, Viet Nam Sociologie d'une guerre, Le Seuil, Paris,1952, p. 13.
3. id°.
4. P. HUARD et M. DURAND, Connaissance du Viet Nam, EFEO,
Hanoi, p. 48.
5. VO NGUYEN GIAP, Armement des masses révolutionnaires,
édification de l'armée du peuple, Hanoi, 1974.
6. NGUYEN KHAC VIEN, Histoire du Viet Nam, Editions sociales,
Paris, 1974, p. 264.
7. Un siècle de luttes nationales, Hanoi, 1970, p. 94-95.
8. NGUYEN KHAC VIEN, ouv. cité, p. 17.
9- id°, p. 24.
10- id°, p. 41.
11. J. NEEDHAM, La science chinoise et l'Occident, le Seuil, Paris,
1979.
12. P. ROUSSE T, Communisme et nationalisme vietnamien. Ed.
Galilée, Paris, 1978, p. 246.
13. NAYAN CHANDA, Le Communisme vietnamien en marche

Le Monde diplomatique, avril 1978.
14. VO NGUYEN GIAP.
15. Dans R. ROUSSET, ouv. cité, p. 67.
16. J. LACOUTURE, HO CHI MINH, Le Seuil, Pans, 1976, p. 189.
17. id°, p. 162.
16. id°, p. 162.
19. id°, p. 162.
20. La terminologie du discours à Saïgon après le 30 avril 1975.
21. Cf. P. ROUSSET, ouv. cité, p. 52 et sq.
22. F. PONCHAUD, Viet Nam-Cambodge, "Une solidarité militante
fragile", Les Temps Modernes, janvier 1960, n° 402, Indochine,
guerre des socialismes, mort des peuples
, p. 1223 et sq.
23. Avec une prédilection dans ces rappels pour un épisode du
Xlle siècle : celui des chevaux fournis aux troupes mongoles battues
pour qu'elles puissent rentrer chez elles, et jamais rendus par la Cour de Pékin.

M.B.