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Documentation - Histoire

Indochine
Etats et nations de la péninsule indochinoise

Grand Larousse Annuel. Le Livre de l'Année 1994. 1er janvier 1993 - 1 décembre 1993. Paris, Larousse, 1994, pp. 304-307.

Nguyên Thê Anh

École Pratique des Hautes Études (Sorbonne)

La péninsule indochinoise donne aujourd'hui l'image d'un monde éclaté et fragilisé. L'apparente stabilité géopolitique à laquelle elle semble être parvenue reste à la merci de la moindre nouvelle source de conflit. Même le règle­ment du problème du Cambodge, vers lequel le premier pas vient d'être fait, n'est pas un gage de paix, dans la mesure où ce pays risque de retomber sous la férule de ses deux voisins et ennemis tradi­tionnels, la Thaïlande et le Viêt Nam. Le cas particulier du Cambodge prouve aussi que leslignes de rupture plongenttrès loin dans l'histoire, et que cesont les pesanteurs historiqueset le nationa­lisme, bien plus que l'idéologie, qui recèlent les clefs de l'avenir de la région.

Une mosaïque de populations

Bloc d'environ 1.800.000 km2 constituant la partie continentale de l'Asie du Sud‑Est; la péninsule indochinoise comprend la Birmanie (Myanmar). la Thaïlande, le Cambodge, le Laos et le Viêt Nam. Elle pré­sente deux zones nettement distinctes : les larges vallées fluviales, orien­tées vers la riziculture irriguée, et qui ont connu d'importantes concen­trations démographiques et de grands royaumes agraires, d'une part; l’arrière‑pays aux paysages montagneux, pauvre et périphérique, où se sont installées des peuplades minoritaires dont l'organisation sociopoliti­que en est restée au stade tribal, d'autre part.

La péninsule est une véritable mosaïque de populations dont la carte ethnographique est aussi complexe, fragmentée et différen­ciée que la topographie elle-même (67 ethnies sont officiellement dénombrées en Birmanie, 68 au Laos, 54 au Viêt Nam ...).

Les problèmes que posent les minorités ethniques pour les gou­ver­nements de la région découlent de l'antinomie entre la préten­tion de chaque État à représenter une nation et la revendication des différents groupes habitant un même territoire national à être différents du groupe majoritaire dont l'État tire son nom (comme par exemple la Thaïlande est le pays des Thaïs).

Dans le passé, les minorités montagnardes ont entretenu avec les sociétés aux régimes politiques plus centralisés des relations de vassalité qui exigeaient de leurs chefs coutumiers la soumission et le paiement périodique d'un tribut. Elles considéraient leurs puissants voisins avec méfiance. En effet, les grands royaumes envoyaient des troupes à travers les territoires périphériques quand ils le jugeaient nécessaire, et y firent de fréquentes incur­sions dans le but d'enlever des esclaves afin d'accroître leurs propres populations.

II est rare néanmoins que les sociétés dont l'économie repose sur le riz inondé soient arrivées, avant le XIXe siècle, à établir un total contrôle sur leurs confins, l'autorité qui rayonne des capi­tales s'amenuisant en effet à mesure que l'on s'en éloigne. Le concept de frontières nationales, tel qu'il a été défini en Occident, est d'ailleurs inconnu avant le XIXe siè­cle; ce n'est en fait que fort tardivement qu’a été introduite la notion moderne de l'allégeance à la com­munauté nationale, avec l'obligation concomitante de loyauté vis-à-vis de l'État‑nation exigée de tous les citoyens vivant à l’intérieur de frontières nationales nettement définies. Les anciens royaumes

La configuration de la péninsule indochinoise n'a vraiment pris forme que tardivement. En fait, les royaumes indianisés qui la dominent à partir du Xe siècle, surtout l'empire khmer d'Angkor dont le pouvoir s'étend des bouches du Mékong à celles du Ménam, n'ont pas résisté aux poussées des popula­tions thaïes du Yunnan (appelées Siem ou Syâm par les Cambodgiens), qui ont profité de l’ébranlement mongol au XIIIe siècle pour descendre métho­diquement l'Irrawaddy et le Ménam. La période de stabilisation des princi­pautés thaïes dans les territoires conquis est assez agitée. Mais, avec le XVIe siècle, certaines orientations fondamentales commencent à se dessiner.

En dépit des tendances à la fragmentation, trois États paraissent avoir alors jeté les bases de leur consolidation politique :

  en Birmanie, jusque-là partagée entre plusieurs centres poli­tiques anta­gonistes, le souverain birman de Toungoo parvient à tenir sous sa supréma­tie à la fois les principautés Shan au nord et les Môn de Pegu au sud. Après avoir établi un pouvoir central fort à Ava, la nouvelle dynastie est arrivée à mettre sur pied un systè­me administratif apte à faire échec aux tendances séparatistes.

  dans le bassin du Ménam, le royaume siamois d'Ayuthia étend sa suze­raineté sur les principautés thaïes du Nord, jusqu'au Lan Xang sur le Mékong, éphémère royaume lao dont l'unité n'a jamais été concrétisée véri­tablement. Dès sa fondation, Ayuthia affirme sa prétention à l'hégémonie exercée naguère par Angkor; ses attaques dévastent les provinces cambod­giennes à un point tel que la cour khmère doit se résigner à abandonner sa capitale, pour aller s'installer en 1434 aux «Quatre Bras», sur le Mékong, près du site actuel de Phnom Penh.

  enfin, le royaume vietnamien du Dai Viêt, qui a forgé son appareil étati­que dans le bassin relativement resserré du fleuve Rouge, a emprunté à la Chine la doctrine de gouvernement du confucianisme pour se doter d'une forte armature politique et administrative, grâce à laquelle il a pu entrepren­dre son expansion vers le sud, aux dépens du Champa, État hindouisé dont la popu­lation de souche malayo‑polynésienne s'est répartie dans les plaines côtières du centre et du sud du Viêt Nam actuel.

Ces royaumes ne tardent pas à se heurter dans leur volonté de puissance. Toutes deux adeptes du bouddhisme theravâda, les cours d'Ava et d'Ayuthia s'engagent dans une compétition achar­née. La théorie de monarchie divine que sous‑tend cette doctrine religieuse donne au prince, dont le droit à régner est consacré par sa soumission au dharma (la loi bouddhique), la qua­lité d'un çakravartin, c’est-à-dire d'un souverain universel ou «conquérant du monde». Un grand monarque a donc pour devoir d'obliger d'autres États à le reconnaître comme seigneur suprême. Entre Ava et Ayuthia s'ouvre ainsi un conflit qui va durer trois siècles.

Alors que Birmans et Siamois se disputent la suprématie à l'ouest, la pro­gression des Vietnamiens en direction du sud se poursuit activement. Après l'absorption définitive du Champa à la fin du XVIIe siècle, ils pénètrent dans le delta du Mékong, et les provinces formant la Cochinchine – possessions cambodgiennes jusqu'alors – deviennent vietnamiennes au XVIIIe siècle. Les dis­putes dynastiques à la cour khmère favorisent d'ailleurs les des­seins des États limitrophes, chacune des factions en lutte faisant appel soit aux Viet­namiens, soit aux Siamois. Sur le Cambodge oriental, un régime de cosuze­raineté siamo‑vietnamienne finit par être établi, tandis que les provinces occidentales voisines du Siam sont annexées par ce dernier.

L'affirmation des civilisations birmane, siamoise ainsi que viet­namienne, allant de pair avec leur expansion territoriale, a permis  un certain degré de centralisation administrative et de fusion culturelle. Les régimes politiques de ces trois États se renforcent encore de la vigueur insuf­flée par la fondation de nouvelles dynas­ties, les Konbaung en Birmanie (en 1752), les Chakri au Siam (en 1782), et les Nguyên qui réalisent en 1802 la réunification du royaume vietnamien. Cependant, les Birmans et les Siamois sont confrontés à la fragilité endémique de leurs systèmes patrimo­niaux et les Vietnamiens ont à surmonter le difficile problème du maintien de l'unité d'un empire étiré à ses limites maximales.

L'intermède colonial

C'est l'expansion birmane en direction du Bengale (fin du XVIIIe s.) qui fournit à un gouvernement britannique soucieux de protéger le flanc oriental de son empire des Indes l'occasion d'intervenir en Birmanie : le territoire du souverain est progres­sivement réduit avant que le pays ne soit définitivement annexé à l'empire, en 1886. A la même époque la France s'installe à l'est de la péninsule, où, après avoir enlevé la Cochinchine, elle soumet les cours de Huê et de Phnom Penh à un protectorat fort compa­rable à un régime d'ad­ministration directe. Le Siam est le seul Etat de la péninsule à ne pas avoir été privé de son indépendance, ayant compris la nécessité d'accepter l'in­fluence occidentale tout en cherchant à l'atténuer sans aliéner sa liberté. Cependant, les traités inégaux, la prédominance étrangère et la présence de conseillers étrangers se combinent pour faire du Siam un cas extrême d'ad­ministration indirecte par les Occidentaux.

La fixation des frontières, décidée formellement par l'impéria­lisme euro­péen, ne relève d'aucun concept de nation; elle est même fort peu en corrél­ation, surtout en ce qui concerne les régions marginales, avec les réalités économiques, sociales, cultu­relles, ethniques ou géographiques. Les centres politiques de l'ordre ancien sont incorporés à des entités nouvellement créées. Le domaine des Shan et des Lao est partagé entre les Anglais, les Siamois et les Français, devenant ce que sont aujourd'hui les Etats Shan de Birmanie, le nord et le nord‑est de la Thaïlande et le Laos. Le Cambodge est englobé avec le Viêt Nam et le Laos dans une fédération politique et écono­mique, l'Union indochinoise. Achevée au commencement du XXe siècle, la redistribution territo­riale partage la péninsule en plusieurs unités poli­tico‑administra­tives définies par des frontières linéaires bien délimitées. Cepen­dant, les deux puissances coloniales créent de nouveaux cadres politi­ques, à partir desquels vont se développer les nations dans le sens moderne du terme.

Le nouvel ordre politique diverge radicalement de la situation antérieure, où le pouvoir s'exerçait seulement au moyen d'un rayonnement du centre à la périphérie à travers des cercles succes­sifs d'influence décroissante. Presque partout, le bras de l'État peut désormais atteindre de façon continue les villageois dans leur vie quotidienne. Des fonctionnaires gouvernementaux sont char­gés de la perception des impôts, de l'application de la loi, de la gestion des terres, des travaux publics, suivant des principes uni­formes, et les services administratifs nouvellement créés s'occu­pent d'un champ d'activité de plus en plus vaste, embrassant l’éducation, la santé publique, la politique économique et sociale. En effectuant ces transformations, les autorités colo­niales se sont substituées totalement, dans la grande majorité des cas, aux auto­rités traditionnelles.

En Birmanie, l'abolition de la monarchie brise l'ossature sur laquelle repo­sait le pays, dont l'organisation est restructurée sur le modèle de l'Inde bri­tannique. Le nouveau régime fédéral, qui insti­tutionnalise les coutumes et les structures politiques des mino­rités, alloue à ces dernières une relative auto­nomie. La colonisa­tion accentue de la sorte l'hétérogénéité ethnique du pays. La segmentation de la population en des fractions socioculturelles concur­rentes a été poussée à un tel point que rien ne semble plus unifier la société si ce n'est la présence britannique elle-même.

En Indochine française, les administrations royales du Cambodge, du Laos et du Viêt Nam se fondent dans un système centralisé relevant exclusive­ment des représentants de la France. Vidée de sa substance et placée en porte-à-faux vis-à-vis de l'ensemble de la nation, la fonction royale cesse plus ou moins d'être perçue comme l'axe de référence autour duquel s'or­donne la société.

Les territoires délimités par les puissances coloniales fournissent cepen­dant aux mouvements de libération nationale un cadre pour se développer. Le nationalisme se manifeste sous la forme d'orga­nisations de lutte politi­que dont les mobiles et le programme procèdent du seul souci de l'indé­pendance. Mais le régime colo­nial n'est pas partout combattu avec la même vivacité : au Cam­bodge et au Laos, la conjugaison entre une présence fran­çaise rela­tivement bénigne et la menace potentielle d'un retour sous la coupe des Vietnamiens ou des Siamois, dans l'éventualité du départ des Français, milite contre l'extension du sentiment anti-colonial et contribue à retarder l'apparition d'un nationalisme moderne bien caractérisé. Le Siam a conçu en revanche, à l'encontre de sa minorité chinoise, un nationalisme ethnique et culturel exaltant l'unicité des traditions et des valeurs thaïes et le rôle du souverain; le remplacement de «Siam» par «Thaïlande» comme dénomination officielle du pays témoigne de la nette orientation nationa­liste de sa politique. Au contraire, le Parti com­muniste indochinois, fondé en 1930 par les Vietnamiens, se défi­nit comme un organisme de lutte contre le système colonial fran­çais et œuvre  avant tout à la révolution mondiale.

La péninsule indochinoise contemporaine

La démolition de tout le système colonial en Asie du Sud‑Est, consécu­tive aux victoires japonaises au cours de la Seconde Guerre mondiale, donne un élan nouveau aux mouvements de libération nationale. La guerre a fourni aux groupes sociaux deve­nus agissants pendant la décennie précé­dente l'occasion de s'emparer du pouvoir politique. Surtout, les boulever­sements dans le domaine de la politique internationale, conditionnée de plus en plus par la guerre froide, influent sur les relations entre les nou­veaux États et leurs anciens maîtres, sur leur acceptation ou leur refus du patronage des grandes puissances, sur les rapports des pays de la péninsule entre eux, tout autant que sur leur situa­tion intérieure. Au moment de la conférence de Genève en 1954, la péninsule est l'une des principales zones de conflit mondial.

La Birmanie refuse dès 1947 de se joindre au Commonwealth, avant de se replier sur elle-même en essayant de faire de «la voie birmane vers le socialisme» un moyen de rallier ses populations autour d'une idéologie nationale. Au Viêt Nam, la guerre avec la France, qui envisage de préserver le cadre de la fédération indochi­noise en accordant l'autonomie aux trois États associés, aboutit à la partition, de 1954 à 1975, en deux pays ennemis, situation quasi identique à celle qui a existé aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les rapports du Cambodge et du Laos avec l'ancienne puissance colo­niale demeurent cordiaux pendant un certain temps après leur émancipation. Par ailleurs, la bipolarisation de la politique mon­diale force les nations de la péninsule soit à adopter une position neutre, soit à s'aligner ou sur les États‑Unis ou sur l'Union sovié­tique et ses alliés. La Thaïlande choisit d'adhérer à l'Organisation du traité de l'Asie du Sud‑Est (O.T.A.S.E.), imaginée en 1954 par les États‑Unis pour contenir les risques de déferle­ment du com­munisme et qui survit jusqu'en 1977; à l'opposé, la République démocratique du Viêt Nam s'ancre encore plus solidement dans le camp de l'Union soviétique et de la Chine; la Birmanie et le Cam­bodge optent pour la politique neutraliste du non-alignement. Dans les différents pays qui, liés étroitement aux puissances pro­tectrices occidentales, ont jusque-là peu de relations directes entre eux, l'accession à l'indépendance rouvre les contes­tations et diffé­rends antérieurs à l'époque coloniale.

Des démêlés éclatent à propos des frontières, le Cambodge réclamant des portions de territoire du Viêt Nam, et la Thaïlande exigeant des mor­ceaux au nord-ouest du Cambodge. Après le triomphe des régimes com­munistes en 1975 (République socialiste au Viêt Nam, gouvernement des Khmers rouges au Cambodge, République démocratique populaire au Laos), les relations encre le Viêt Nam et la Thaïlande s'organisent suivant les mêmes orien­tations que celles des souverains vietnamiens et siamois dans le passé. Renouvelant les tentatives qu'il a faites au début du XIXe siècle pour assurer sa frontière occidentale, le Viêt Nam im­pose son hégé­monie sur le Laos et le Cambodge, qu'il a toujours souhaité du reste inclure dans une entité indochinoise sous sa houlette : les traités de relations spé­ciales signés en 1977‑1979 avec Vientiane et Phnom Penh reconstituent à son profit l'ancienne Indochine française. Mais, en chassant les Khmers rouges pour les remplacer par un gouvernement qui lui est inféodé, le Viêt Nam ravive les haines ataviques entre Vietnamiens et Cambodgiens, en dépit d'une prétendue fraternité idéologique. En effet, les Khmers rouges nourrissent envers les Vietnamiens, qu'ils qualifient d'«agresseurs et annexionnistes par nature», une violente aversion qui repose essentielle­ment sur des différences ethniques. Le conflit qui s'ensuit entraîne l'inter­vention de la Chine, car, pour Pékin, la tranquillité de son flanc méridional signifie un équilibre entre tous les États et non l'hégémonie d'un seul, d'ailleurs profi­table à sa grande rivale, l'Union soviétique. La Chine s'efforce de rapprocher le Cambodge; la Thaïlande et la Birmanie, jetant ainsi les bases d'une straté­gie pour contrer les manœuvres de l'axe U.R.S.S.‑Viêt Nam‑Laos.

La Thaïlande se retrouve soudain en première ligne, les troupes de Ha­noi campant pour ainsi dire sur sa frontière à partir de la fin de 1978. Elle s'appuie sur ses partenaires de l'Association des nations de l'Asie du Sud‑Est (ASEAN) pour réclamer l'évacuation des troupes .étrangères. du Cambodge et le droit à l'autodéter­mination pour les Cambodgiens. Prise entre la volonté active de prévenir, par Khmers interposés, une victoire vietnamienne totale et le désir de se débarrasser des réfugiés et des grou­pes de résis­tants qui menacent sa stabilité, elle pousse la bienveillance jus­qu'à fournir l'asile aux Khmers rouges et à relayer l'aide militaire qui leur est destinée. Ainsi, le jeu de la «neutralité» thaïlandaise a favorisé les entreprises de Pékin et la survie des Khmers rouges. Depuis, le retrait des troupes vietnamiennes à la fin de 1989 et les bouleversements survenus dans le monde communiste ont amené la Thaïlande à traiter avec le Viêt Nam et le Laos, tout en conti­nuant à apporter son soutien aux groupes de résistance cambodgiens. Mais les sanctuaires qui ne cessent de leur être accordés sur le sol thaïlandais permettent aux Khmers rouges de toujours peser sur la situation, en dépit des accords de Paris de 1991 qui pré­voyaient le cessez-le-feu et le désarmement des troupes des diverses fac­tions, et malgré le désaveu cinglant que leur inflige la population cambod­gienne en 1993, à l'issue des élections géné­rales placées sous l'égide de l'O.N.U.

Avec la fermeture progressive des camps de réfugiés lao et le rapatrie­ment de Cambodgiens déplacés, la Thaïlande est aussi sur le point de se libérer de l’obligation de s'occuper des centaines de milliers de réfugiés. Mais le problème semble s'être déplacé sur sa frontière occidentale, les troubles ethniques en Birmanie venant d'y faire affluer des milliers de personnes. En effet, depuis l'indé­pendance, le gouvernement central de la Birmanie est empêtré dans une guerre civile avec ses minorités. Bien que l'accord de Panglang (1947) ait garanti à ces derniers des droits et privilè­ges en échange de leur adhésion à l'État birman, la volonté d'assimila­tion culturelle par la conversion des minorités au bouddhisme l'a vice emporté sur le fédéralisme. A partir de 196?, tout semblant d'autonomie régionale a disparu et, bien que sept États portent des noms ethniques (Shan, Ka­ren, Môn, Arakan, Kayah, Chin et Kachin), ils sont tous administrés de la même manière par un gou­vernement qui garantit à l'armée le rôle diri­geant. Les minorités résistent obstinément à toute tentative faite pour les assujettir ou pour détruire leur identité ethnique, et quatre groupes majeurs d'insurgés sont encore massés le long de la frontière thaïlandaise : l'Armée indépendance kachin, l'Union nationale karen, l'Armée du nouvel État môn et le Front démocratique estudiantin panbirman.

Le drame de la Birmanie est qu'il lui manque un symbole natio­nal qui permette de transformer le territoire de l'État en une nation cimentée par un sentiment commun d'identité. Ne pos­sédant ni une autorité morale ou politique ni une idéologie aux qualités unificatrices pour leur servir de symboles du pouvoir, à l'instar de la Thaïlande dont le souverain n'est pas seulement le chef de l'État, mais est révéré comme la personnification de l'unité nationale, les autres pays de la péninsule demeurent aussi extrê­mement exposés aux ruptures d'équilibre. C'est là sans doute qu il faut aller chercher la motivation profonde du souhait for­mulé en septembre 1993 par toutes les factions cambodgiennes de voir Norodom Sihanouk remonter sur le trône auquel il avait renoncé en 1955 : aux veux des Cambodgiens, le prince, malgré le jeu politique complexe et risqué dont il est coutumier, demeure investi d'un pouvoir symbolique qui, pour un Occidental, est dif­ficilement comparable.

N.T.A.